Femmes migrantes au Sénégal : ces invisibles qui soutiennent l’économie nationale
Une journée dédiée aux femmes africaines, mais des réalités ignorées
Chaque 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes, une occasion de revenir sur un héritage historique : la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam, tenue en 1962, qui a donné naissance en 1974 à Dakar à l’Organisation panafricaine des femmes. Cette date symbolise l’engagement des nations africaines à inscrire les luttes féminines dans l’histoire des indépendances et du panafricanisme, loin des agendas importés. Pourtant, en ce jour, une réalité persiste et résiste : au Sénégal, des femmes migrantes, internes ou venues d’ailleurs, assurent le fonctionnement quotidien du pays, sans que leur contribution ne soit reconnue ou comptabilisée.
Des travailleuses invisibles, pilier d’une économie informelle
Le Sénégal repose sur des femmes souvent reléguées au second plan : migrantes internes venues des zones rurales, employées domestiques, commerçantes de rue ou aides familiales. Ces femmes, qui représentent une part majeure de la main-d’œuvre informelle (51,3 % au niveau national), assurent des tâches essentielles sans contrat, ni protection sociale. Leur quotidien est rythmé par des corvées d’eau, des déplacements épuisants et une précarité administrative qui limite leur accès aux services de base. Pourtant, leur rôle est crucial pour les ménages urbains, les entreprises et l’économie locale.
Migration interne : le premier pas vers une vie meilleure, ou pire
Dans les campagnes sénégalaises, la collecte de l’eau, souvent confiée aux femmes et aux filles, pèse sur leur éducation, leur santé et leur autonomie. Beaucoup quittent les villages pour rejoindre Dakar ou les villes secondaires, où elles intègrent le secteur informel : domesticité, restauration ambulante ou commerce de détail. Selon des études récentes, près de la moitié de la main-d’œuvre du pays dépend de ces emplois, majoritairement occupés par des femmes. Pourtant, leur statut précaire – sans contrat, sans couverture sociale – les expose à l’exploitation et à l’insécurité, notamment dans les quartiers périphériques où l’accès à l’eau courante et aux toilettes reste limité.
Le Sénégal, terre d’accueil, mais aussi de tensions
Le pays abrite également des milliers de femmes migrantes venues d’autres pays africains : Guinéens (40,3 %), Maliens (14,9 %), Bissau-Guinéens (4,4 %), Gambiens (3 %) et Mauritaniens (2,1 %). Leur présence, souvent ancienne, est aujourd’hui menacée par une montée des discours xénophobes. Depuis des mois, des voix politiques et médiatiques ciblent particulièrement les Guinéens peuls, accusés de peser sur les services publics ou de bouleverser l’équilibre démographique. Ces attaques rappellent les violences xénophobes qui ont frappé des communautés africaines en Afrique du Sud, où des Sénégalais ont eux-mêmes été victimes de stigmatisation.
Double vulnérabilité : être femme et migrante étrangère
Les femmes migrantes venues d’autres pays africains cumulent les fragilités. Employées comme domestiques ou commerçantes informelles, elles dépendent souvent d’un employeur ou d’un réseau pour leur statut et leur accès à l’eau et aux sanitaires. Dans un climat de suspicion généralisée, elles deviennent des cibles privilégiées de harcèlement, d’exploitation ou de violences, tout en ayant peu de recours en raison de leur précarité administrative. Leur vulnérabilité est d’autant plus grande que leur accès aux services essentiels (eau, santé, éducation) repose souvent sur la bonne volonté d’autrui plutôt que sur des droits garantis.
L’eau et l’assainissement : des droits bafoués pour les migrantes
Le thème choisi par l’Union africaine pour 2026, « Assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs », résonne particulièrement pour les femmes en migration. Dans les quartiers périphériques de Dakar ou les foyers employeurs, l’absence d’eau courante et de toilettes dignes expose ces femmes à des risques sanitaires et sécuritaires accrus. Leur accès à ces services dépend souvent des ressources de leur employeur, sans cadre légal pour les y contraindre. Une politique de l’eau qui ignorerait cette réalité manquerait sa cible la plus vulnérable.
Quand les frontières coloniales alimentent la xénophobie
Pour comprendre cette crise, il faut revenir aux frontières tracées lors de la Conférence de Berlin (1884-1885), qui ont fragmenté des réseaux de parenté et de commerce ancestraux. Les États postcoloniaux, en quête de légitimité, ont adopté une rhétorique de l’« autochtonie », désignant qui appartient à la nation et qui en est exclu. Cette logique, qui a nourri l’afrophobie en Afrique du Sud, resurgit aujourd’hui à Dakar. Les femmes migrantes, leur fécondité et leur présence dans les foyers deviennent des terrains de contrôle des frontières de l’appartenance. Le droit du sol, remis en cause pour les enfants nés de parents étrangers, est un exemple frappant de cette exclusion.
Une hospitalité à réinventer
La Journée internationale de la femme africaine doit être plus qu’un hommage symbolique. Elle doit rappeler une vérité simple : sans les femmes en migration, sénégalaises ou africaines, des pans entiers de l’économie sous-régionale s’effondreraient. Sans un accès garanti à l’eau et à l’assainissement, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront hors de portée pour celles qui en ont le plus besoin. L’hospitalité sénégalaise, ou téranga, ne peut s’arrêter aux frontières nationales. Une politique inclusive de l’eau et des services de base pour les migrantes est un impératif de justice et de dignité.
Ce que l’histoire des frontières nous enseigne
Les frontières africaines actuelles sont des héritages coloniaux qui ont ignoré les réalités locales. Les États postcoloniaux, fragiles, ont souvent instrumentalisé l’idée d’une « authenticité nationale » pour exclure ceux perçus comme étrangers. Cette logique, qui reconduit les divisions coloniales, doit être combattue par une lecture décoloniale du genre. Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment les catégories de genre ont été redéfinies par la colonisation et réutilisées par les nationalismes postcoloniaux pour contrôler l’appartenance à la nation. Les femmes migrantes, par leur présence et leur travail, défient ces frontières et méritent une protection adaptée à leur réalité.