Commande de carburant nigérien : les coulisses d’une livraison algérienne à 800 f cfa/litre et ses implications cachées Économie Par Oumou Salifou - 26 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture8 min×1 Sous le feu des projecteurs : le Niger revoit ses plans d’approvisionnement en carburant Les autorités nigériennes viennent de réaliser un virage inattendu dans leur stratégie d’approvisionnement en carburant. Contre toute attente, les 150 citernes de 25 000 litres chacune, initialement promises à Agadez pour répondre aux pénuries locales, sont désormais redirigées en partie vers Niamey. Cette décision, qui soulève de nombreuses questions, révèle les tensions logistiques et financières qui traversent la gestion des ressources énergétiques du pays. Mais derrière ce revirement se cachent des enjeux bien plus profonds. Des citernes détournées : Agadez sacrifiée au profit de Niamey ? Le Niger traverse une période où l’approvisionnement en carburant devient un casse-tête quotidien. Les 3,75 millions de litres promis par l’Algérie, capables de couvrir près d’un mois de consommation pour Niamey, illustrent cette quête désespérée de stabilité énergétique. Mais pourquoi ce changement de destination ? Plusieurs hypothèses circulent. Certains évoquent une simple adaptation logistique face à une urgence imprévue à Niamey. D’autres suggèrent une refonte stratégique des priorités nationales, où la capitale politique et économique du pays prime sur les besoins régionaux. Pourtant, aucune annonce officielle n’est venue confirmer ou infirmer cette réorientation. Niamey et Agadez dépendent toutes deux de ce précieux liquide, et leur survie économique en dépend. La question reste entière : cet arbitrage a-t-il été dicté par la nécessité ou par une logique plus obscure de pouvoir ? Un prix exorbitant : 800 FCFA le litre, négocié en pétrole brut L’autre surprise de cette opération réside dans son coût. Le carburant algérien, facturé à 800 FCFA le litre livré à Niamey, représente un bond significatif par rapport à la filière nigériane, autrefois à 702 FCFA. Cette différence de 98 FCFA par litre, soit 367,5 millions de FCFA pour le volume total, interroge sur la rationalité économique de ce choix. Mais le mécanisme de paiement ne s’arrête pas là. Niamey s’engage à rembourser cette livraison en livrant du pétrole brut à l’Algérie. Une opération en nature qui, si elle permet d’éviter un décaissement immédiat, ne doit pas être sous-estimée. La valeur du pétrole brut, au même titre que le coût du transport ou les éventuels frais annexes, doit être intégrée au calcul du coût réel de cette opération. Le prix de 800 FCFA ne reflète donc qu’une partie de la dépense. Comparer les tarifs algérien et nigérian offre un éclairage supplémentaire. Si le carburant nigérian reste moins cher, sa disponibilité n’est pas toujours garantie. Les retards de livraison, les ruptures de stock et les risques géopolitiques associés aux corridors traditionnels peuvent justifier un surcoût temporaire. Cependant, cette exceptionnalité doit être étayée par des preuves tangibles, et non par de simples déclarations d’intention. Stocks stratégiques : la capitale nigérienne a-t-elle enfin trouvé sa bouée de sauvetage ? Au-delà de la polémique sur les prix, l’arrivée de ces citernes à Niamey pose une question fondamentale : cette livraison contribuera-t-elle à la constitution d’un stock de sécurité ? Pour une ville de cette envergure, la rupture de carburant est une menace permanente. Les transports, les hôpitaux, les entreprises et même les groupes électrogènes dépendent de cet approvisionnement. Sans réserves suffisantes, Niamey vit en permanence sous la menace d’une paralysie totale. Cependant, transformer cette livraison ponctuelle en un stock stratégique nécessite bien plus qu’un simple déchargement. Il faut des infrastructures de stockage adaptées, des mécanismes de rotation des stocks, et surtout, une transparence totale sur les volumes alloués à la consommation immédiate et ceux destinés à l’accumulation. Sans ces garanties, les 3,75 millions de litres pourraient fondre comme neige au soleil, sans avoir apporté la sécurité tant attendue. Pour l’instant, les données manquent cruellement. Combien de jours de consommation ces citernes permettront-elles de couvrir ? Quelle part sera effectivement réservée pour les urgences ? Et surtout, comment éviter les gaspillages ou les détournements ? Autant de réponses qui restent absentes, alors qu’elles sont essentielles pour évaluer l’efficacité réelle de cette opération. L’urgence ne doit pas effacer la planification Ce revirement logistique met en lumière une réalité souvent ignorée : le Niger, comme de nombreux pays africains, oscille entre réactions immédiates et vision à long terme. L’arrivée de carburant algérien peut répondre à une crise ponctuelle, mais elle ne résout pas le problème de fond. La dépendance envers un seul corridor d’approvisionnement, qu’il soit nigérian ou algérien, reste un risque majeur. Diversifier ses sources d’énergie est une nécessité stratégique, mais elle doit s’accompagner d’une analyse rigoureuse. Les coûts, les délais de livraison, la fiabilité des partenaires et les retombées économiques doivent être évalués avec précision. Un carburant plus cher aujourd’hui peut cacher des économies demain, à condition que les choix soient éclairés et non dictés par la panique. Le cas de ces 150 citernes illustre cette dualité. Si Niamey en tire profit, Agadez risque de payer le prix fort. Et demain, lorsque d’autres régions du Niger feront face à des pénuries, la même question se posera : jusqu’où iront les réallocations de ressources au mépris des équilibres territoriaux ? La transparence est le seul rempart contre ces ambiguïtés. Sans elle, les décisions logistiques perdent toute légitimité et se transforment en simples coups de poker, où seuls les apparents gagnants sont connus des mois plus tard. Vers une gestion énergétique plus résiliente ? Le Niger a désormais une opportunité unique : transformer cette livraison en un levier pour une politique énergétique plus résiliente. Créer des réserves stratégiques, diversifier les sources d’approvisionnement, et investir dans des infrastructures de stockage modernes pourraient enfin briser le cycle des pénuries récurrentes. Mais cela suppose de rompre avec les habitudes du court terme. Il ne suffit pas d’accumuler du carburant ; il faut aussi savoir le gérer. Les stocks doivent être protégés contre les détournements, les rotations doivent être optimisées, et les coûts réels doivent être assumés sans détour. Niamey mérite mieux que des solutions d’urgence : elle mérite une stratégie énergétique à la hauteur de ses ambitions économiques. Par Oumou Salifou — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ÉconomieTous les articles