8 septembre 2026

Eveil des Nations

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Togo : l’irruption de Moscou et d’Ankara dans le nord, un défi pour la souveraineté

Dans le nord du Togo, une compétition d’influence, discrète mais soutenue, semble prendre forme. Des sources sécuritaires convergentes évoquent la présence ou l’activité de plus de trois cents membres du Corps africain russe l’entité qui a pris la suite de Wagner sur le territoire togolais. En parallèle, la Turquie renforcerait son empreinte sécuritaire, notamment via des structures liées à la société militaire privée SADAT.

Si ces informations se confirmaient, elles marqueraient une évolution notable de la stratégie sécuritaire de Lomé : l’État ne se contenterait plus de collaborations ponctuelles, mais deviendrait un espace de rivalité entre puissances étrangères.

Moscou et Ankara présentent leur engagement comme un soutien à la lutte antiterroriste et à la stabilisation du nord. Toutefois, derrière ce discours sécuritaire se joue une autre partie, celle de l’influence : accès aux cercles décisionnels, contrats lucratifs, échange de renseignements, coopération militaire, fourniture d’équipements, formation et implantation stratégique.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir qui protège le Togo, mais qui en retire une influence accrue, à quel prix et avec quelles garanties pour les citoyens.

L’armée togolaise reléguée à un rôle secondaire ?

Cette prolifération d’acteurs étrangers soulève une interrogation centrale : quel rôle reste-t-il réellement aux Forces armées togolaises ?

Le Togo dispose pourtant d’une armée nationale structurée, de cadres compétents et de soldats formés dans diverses institutions militaires étrangères. Le recours croissant à des partenaires externes ne saurait donc être présenté comme une simple conséquence d’une prétendue incapacité des forces locales.

Il convient plutôt de s’interroger sur les orientations politiques qui sous-tendent cette stratégie.

Quand un État externalise une part grandissante de ses missions sécuritaires, il risque de créer une dépendance qui dépasse le seul cadre militaire. Le fournisseur d’équipements peut devenir incontournable ; celui qui apporte le renseignement peut s’immiscer dans les processus décisionnels ; celui qui forme les unités peut influencer les doctrines opérationnelles.

À terme, la souveraineté ne se mesure plus uniquement au nombre de soldats, mais à la capacité de décider de manière autonome de sa politique de défense.

C’est précisément là que le débat togolais devient préoccupant.

Car la vraie question n’est pas de savoir si le Togo doit coopérer avec la Russie, la Turquie, la France ou d’autres. Un État souverain peut légitimement multiplier les partenariats si cela sert son intérêt national. Le problème réside dans la transparence, le contrôle démocratique et l’équilibre entre ces alliances.

Quels contrats ont été signés ? Pour quelle durée ? Quel coût pour le contribuable ? Quels pouvoirs sont concédés aux personnels étrangers ? Sous quelle chaîne de commandement agissent-ils ? Quelle juridiction s’applique en cas d’incident ? Qui supervise leurs opérations ?

Ces interrogations deviennent cruciales lorsque des sociétés militaires privées ou des entités étrangères évoluent dans des zones où la population civile est directement exposée.

Sécurité externalisée : un risque d’affaiblissement national

L’externalisation de la sécurité comporte un autre danger : elle peut saper les institutions qu’elle prétend renforcer.

Une puissance étrangère peut fournir rapidement des hommes, du matériel ou des capacités spécialisées. Mais elle ne saurait remplacer une stratégie de défense nationale durable.

Si les investissements dans l’armée togolaise, le renseignement local, la formation des officiers, la surveillance des frontières et le développement des zones vulnérables ne suivent pas, le recours aux partenaires extérieurs risque de devenir structurel.

Le Togo pourrait alors tomber dans un cercle vicieux : plus il dépend de capacités étrangères, plus il lui est difficile de bâtir les siennes ; plus ses capacités nationales s’affaiblissent, plus il doit recourir à l’extérieur.

Une situation pour le moins paradoxale pour un pays qui revendique sa souveraineté.

Le JNIM comme justification : une menace à évaluer avec précision

La menace terroriste dans le nord du Togo est bien réelle et ne doit pas être sous-estimée. Les groupes armés actifs au Sahel ont prouvé leur capacité à exploiter les frontières poreuses, les zones rurales fragiles et les frustrations économiques.

Mais la lutte antiterroriste ne doit pas devenir un prétexte pour justifier n’importe quelle politique sécuritaire.

Cet argument mérite d’autant plus d’examen que la présence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) sur le sol togolais doit être distinguée de son influence ou de ses capacités régionales. Une menace transfrontalière ne signifie pas nécessairement qu’une présence militaire étrangère permanente est la seule réponse envisageable.

Une politique sécuritaire sérieuse devrait combiner plusieurs volets : renseignement, surveillance des frontières, coopération régionale, professionnalisation des forces nationales, développement économique des zones marginalisées et protection des populations.

Car une frontière gardée par des armes mais entourée de pauvreté, de chômage et d’abandon administratif demeure vulnérable.

Combien coûte cette stratégie ? Une question que le pouvoir ne peut plus esquiver

Le volet financier du débat reste largement ignoré.

Les partenariats militaires ont un coût : salaires, équipements, logistique, infrastructures, contrats de sécurité, maintenance, transport, assistance technique… Ces dépenses peuvent atteindre des sommes considérables.

Or, lorsqu’elles relèvent de la sécurité nationale, elles sont souvent entourées d’une opacité particulière.

C’est précisément pourquoi le contrôle parlementaire et citoyen devient essentiel.

Les Togolais ont le droit de savoir comment sont utilisées les ressources publiques. Ils peuvent légitimement demander si chaque dépense sécuritaire se traduit par une amélioration tangible de leur sécurité quotidienne.

Un dispositif militaire sophistiqué ne saurait être considéré comme un succès si les populations continuent de manquer d’accès aux soins, à l’eau potable, à l’éducation, aux infrastructures et aux opportunités économiques.

Pendant que les puissances négocient, les Togolais attendent

Le contraste est frappant.

Alors que le pouvoir s’efforce de consolider ses relations avec diverses puissances étrangères, les préoccupations quotidiennes des Togolais restent bien plus concrètes : pouvoir d’achat, emploi, coût des produits de première nécessité, accès aux soins, qualité de l’éducation, logement, eau potable, électricité, perspectives pour la jeunesse.

La question sociale ne s’évanouit pas face à la menace sécuritaire.

Au contraire, l’expérience de nombreux pays démontre que la pauvreté, la marginalisation territoriale et la faiblesse des services publics créent un terreau favorable à l’instabilité.

Investir dans les populations du nord n’est donc pas uniquement une politique sociale ; c’est aussi une politique de sécurité.

Un jeune sans emploi, vivant dans une zone où l’État est peu présent, constitue une vulnérabilité stratégique bien plus grande qu’une simple ligne budgétaire.

Le débat démocratique étouffé par la logique sécuritaire

À cette problématique sécuritaire s’ajoute une autre inquiétude : l’évolution politique du pays.

Depuis plusieurs années, les critiques sur l’espace démocratique togolais, les restrictions aux mobilisations et les tensions liées aux réformes institutionnelles alimentent le sentiment d’un système politique de plus en plus verrouillé.

Le changement constitutionnel et la nouvelle architecture institutionnelle ont notamment suscité un vif débat sur la concentration du pouvoir et la place réelle du suffrage populaire.

Dans ce contexte, le renforcement de l’appareil sécuritaire mérite une vigilance particulière.

Une démocratie ne peut être durablement gouvernée par la seule logique de sécurité. Lorsque toute contestation est susceptible d’être assimilée à une menace contre la stabilité, le pouvoir finit par confondre opposition politique et danger sécuritaire.

C’est précisément ce glissement qu’il faut éviter.

Une armée forte pour protéger le pays, pas pour préserver un régime

Le rôle d’une armée nationale est fondamental : défendre l’intégrité territoriale, protéger les citoyens et préserver la souveraineté.

Elle ne doit pas devenir l’instrument privilégié de la conservation d’un système politique.

La nuance est cruciale.

Une armée qui protège l’État défend les institutions de la République. Une force qui sert prioritairement à protéger un pouvoir politique protège un régime.

Le danger pour le Togo serait que ces deux fonctions finissent par se confondre.

L’arrivée d’acteurs étrangers dans le dispositif sécuritaire ne résout pas cette question ; elle peut même l’aggraver si la priorité devient la protection du pouvoir plutôt que la construction d’une architecture de défense nationale soumise à des mécanismes de contrôle.

Le Togo ne doit pas devenir le terrain de jeu des puissances

Avec sa position stratégique dans le golfe de Guinée, le Togo constitue une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest. Cet atout explique naturellement l’intérêt que lui portent diverses puissances.

Mais cet intérêt ne doit pas dicter la politique nationale togolaise.

Le pays doit pouvoir coopérer avec plusieurs partenaires sans devenir dépendant d’aucun.

Il doit pouvoir acheter des équipements sans abdiquer son autonomie décisionnelle. Il doit pouvoir recevoir une formation étrangère sans marginaliser ses propres cadres. Il doit pouvoir combattre le terrorisme sans faire de la sécurité une justification permanente à l’opacité.

Et surtout, il doit pouvoir répondre à ses partenaires étrangers tout en répondant d’abord à ses citoyens.

L’urgence est aussi politique, sociale et économique

La véritable menace pour le Togo ne se résume pas à l’éventuelle progression de groupes armés.

Elle réside également dans le risque de bâtir un État où l’appareil sécuritaire se renforce plus vite que les institutions démocratiques, où les dépenses militaires échappent au débat public et où les partenariats étrangers prennent le pas sur les capacités nationales.

À quoi sert une coopération militaire coûteuse si le citoyen ne se sent pas davantage en sécurité ?

À quoi sert une diplomatie active avec plusieurs puissances si les préoccupations quotidiennes de la population restent sans réponse ?

À quoi sert la stabilité politique si elle se construit au prix d’un rétrécissement durable de l’espace démocratique ?

Le pouvoir togolais est face à un choix stratégique.

Il peut continuer à multiplier les partenariats sécuritaires, à jouer des rivalités entre puissances et à renforcer progressivement l’appareil de sécurité.

Ou il peut investir dans une véritable souveraineté nationale : une armée professionnelle et autonome, des institutions sous contrôle démocratique, des contrats transparents, une justice crédible et, surtout, un développement économique qui réduise les vulnérabilités sources d’instabilité.

Le problème n’est donc pas que la Russie soit présente, que la Turquie s’intéresse au Togo ou que d’autres partenaires occidentaux continuent de coopérer avec Lomé.

Le problème commence lorsque la politique étrangère et sécuritaire devient une fin en soi, reléguant les urgences du peuple au second plan.

À force de privilégier les équilibres géopolitiques, le pouvoir risque de perdre de vue l’essentiel : la souveraineté d’un pays ne se mesure pas au nombre de puissances étrangères qui se disputent son territoire, mais à la capacité de ses institutions à servir ses citoyens.

Et si le Togo devient progressivement un terrain de compétition entre Moscou, Ankara et d’autres capitales, la question que les Togolais sont en droit de poser est simple : qui protège réellement le pays, et qui protège réellement le pouvoir ?

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