3 ans après le putsch, les soldats nigériens défient Tiani et ses appuis russes
Le calme est revenu à Niamey, mais il ne faut pas s’y méprendre. La tentative de renversement a été réprimée, pourtant le brasier politique couve toujours sous les cendres.
Dans la nuit du 28 au 29 août, des éléments des forces armées nigériennes, notamment des unités engagées sur les théâtres d’opérations, ont pris d’assaut des sites sensibles de la capitale, comme la base aérienne 101 et les abords du palais présidentiel. Le régime du général Abdourahamane Tiani a chancelé pendant de longues heures.
Pour sauver son pouvoir, Tiani a dû recourir à ses partenaires russes. Les hommes de l’Africa Corps, qui ont succédé à Wagner en Afrique, ont combattu aux côtés des loyalistes pour reprendre la base aérienne et neutraliser les mutins. L’armée nigérienne a confirmé avoir rétabli le contrôle avec ce soutien étranger.
Voilà l’enseignement majeur de cette crise : des soldats nigériens ont été affrontés sur le sol nigérien par des forces russes venues défendre un régime issu d’un coup d’État. Un comble pour une junte qui a bâti son discours sur la souveraineté nationale.
Une souveraineté à deux vitesses
Pendant des années, Tiani et ses partisans ont martelé que la présence militaire française était une insulte à la dignité du Niger. Les troupes françaises sont parties, les Américains ont été priés de plier bagage, et les accords de coopération militaire avec l’Occident ont été dénoncés.
La propagande officielle claironnait que le Niger avait enfin conquis son indépendance totale. Mais une question dérangeante émerge : à quoi bon avoir chassé les Français si, peu après, il faut appeler des Russes pour conserver le fauteuil présidentiel ?
D’autant que les Russes ne sont pas intervenus pour repousser les djihadistes, mais pour mater des militaires nigériens mécontents. Le symbole est lourd de conséquences. Les soldats qui se battent depuis des années contre l’État islamique et le JNIM, qui subissent des pertes et dénoncent des conditions difficiles, ont vu des forces étrangères tirer sur leurs frères d’armes.
Le fossé se creuse entre Tiani et son armée
Cette mutinerie est le signal le plus alarmant pour Tiani depuis son accession au pouvoir. Le problème n’est pas seulement qu’une tentative de putsch ait eu lieu, mais qu’elle ait trouvé un écho au sein de l’armée régulière.
Les unités déployées sur les fronts paient le prix fort. Elles voient leurs camarades tomber, manquent de moyens et constatent que les promesses de la junte de restaurer la sécurité restent lettre morte. Trois ans après, la menace djihadiste demeure, et les pertes s’accumulent.
Dans ce contexte, une partie de l’armée doute de la légitimité d’un pouvoir qui semble s’éloigner des réalités du terrain. Et l’intervention russe a probablement transformé cette défiance en exaspération.
Un soldat peut accepter de mourir pour sa patrie. Mais il lui est insupportable de voir des étrangers le prendre pour cible afin de préserver un régime politique.
Le parcours de Tiani : de libérateur à protégé de Moscou
L’histoire est cruelle pour Tiani. En juillet 2023, il justifiait son putsch en promettant de débarrasser le Niger d’un système incapable d’assurer la sécurité. Il renversait Mohamed Bazoum, le président élu, en dénonçant l’échec du pouvoir civil.
Aujourd’hui, c’est son propre pouvoir qui ne tient que grâce à des combattants étrangers. Celui qui prétendait libérer le Niger de la tutelle occidentale a troqué une dépendance contre une autre. Cette contradiction pourrait bien être son talon d’Achille.
Et si Bazoum avait accepté l’aide française ? Revenons à l’été 2023. La France avait alors plus de mille soldats au Niger. Elle soutenait Bazoum et avait envisagé une opération pour le libérer. Des proches du président élu avaient réclamé une intervention, mais Bazoum avait opté pour le dialogue, refusant un assaut français.
Cette décision appartient au passé. Mais on peut se demander si Tiani aurait réussi son coup si Bazoum avait donné son feu vert. Le président élu est resté prisonnier, tandis que la junte consolidait son emprise.
L’ironie est amère : celui qui dénonçait l’ingérence française fait désormais appel à une puissance étrangère pour sauver son trône.
L’Algérie entre en scène
La Russie ne suffisant pas, l’Algérie a franchi le pas. Après la tentative de putsch, Alger a dépêché des moyens militaires à Niamey, notamment des avions de combat et de transport. Une première pour la diplomatie algérienne, historiquement prudente à engager ses forces hors de ses frontières.
Les Algériens n’ont pas eu à combattre, les mutins ayant déjà été neutralisés avec l’aide des Russes. Mais le signal est fort : Tiani n’est plus seul.
Moscou assure la protection militaire, Alger apporte un soutien stratégique. La junte peut se targuer d’avoir de nouveaux alliés. Mais cette démonstration de force soulève une inquiétude : combien de puissances étrangères faudra-t-il pour soutenir un régime qui perd peu à peu l’adhésion de sa propre armée ?
Un volcan sous les casernes
La mutinerie du 29 août n’est peut-être pas un incident isolé. Elle pourrait être le premier signe d’un malaise beaucoup plus profond.
Les armes russes ont permis à Tiani de gagner une bataille. Mais elles n’ont pas réglé les frustrations des soldats, n’ont pas vaincu les djihadistes, et n’ont pas ramené les morts à la vie. Elles ont simplement permis au régime de survivre à une première secousse.
Le danger pour Tiani est là. Un régime peut tenir un palais avec des appuis étrangers, reprendre une base, emprisonner des mutins. Mais il ne peut pas gouverner éternellement contre une armée qui le perçoit comme un pantin de l’étranger.
Tiani devrait donc porter son regard au-delà des murs de son palais. La menace pour son régime ne vient ni de Paris, ni de Washington, ni d’aucune capitale occidentale qu’il accuse volontiers de comploter. Elle réside dans les casernes nigériennes.
Si les soldats qui ont vu leurs camarades tomber sous les balles étrangères décident un jour de régler leurs comptes avec ceux qui ont livré leur pays à Moscou, la prochaine rébellion pourrait être bien plus difficile à mater.
Les Russes peuvent protéger Tiani. L’Algérie peut le soutenir. Mais aucune puissance étrangère ne remplacera indéfiniment la loyauté d’une armée nationale. Le régime a peut-être gagné la bataille du 29 août, mais il a probablement perdu quelque chose de bien plus précieux : la confiance de ses propres soldats.