14 mai 2026

Sénégal Maroc : le feu footballistique qui embrase les relations diplomatiques

Lors du sommet Afrique-France à Nairobi, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a marqué les esprits en évoquant, avec une ironie mordante, « une année 2026 spéciale » pour son pays, débutée par un titre de champion d’Afrique. Une déclaration qui a déclenché une vague d’applaudissements et de cris dans la salle, sous le regard amusé d’Emmanuel Macron et le sourire gêné de Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football (CAF).

Assis aux côtés de ses homologues kényan William Ruto et botswanais Duma Boko, le chef de l’État sénégalais n’a pas manqué de souligner les Jeux Olympiques de la jeunesse de Dakar, prévus pour l’automne prochain. Puis, dans un clin d’œil à la décision controversée du jury d’appel de la CAF, il a lancé : « Merci à vous pour ce verdict ! ». Une allusion directe à la victoire sur tapis vert du Maroc (3-0) le 17 mars, alors que les Lions de la Teranga avaient pourtant remporté la finale sur le terrain à Rabat le 18 janvier (1-0 après prolongation).

La Fédération sénégalaise de football (FSF) a qualifié cet épisode de « braquage administratif » et a porté l’affaire devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne, aux côtés de la Fédération royale marocaine de football (FRMF). Les mémoires de défense des deux parties sont désormais entre les mains des juges suisses, et le contentieux pourrait traîner en longueur pendant plusieurs mois.

Rabat et Dakar, une querelle qui s’invite dans les enceintes diplomatiques

Quatre mois après la finale chaotique du stade Mouley-Abdellah, la tension entre les deux capitales persiste et influence désormais les échanges diplomatiques. À Nairobi, lors de la session « sport et développement » du sommet, aucun officiel marocain ne s’est aventuré sur la scène sportive. « Ils ont choisi de ne pas participer à cette séquence », confie discrètement une source proche du dossier. Les discussions ont soigneusement évité le sujet, comme si la simple mention de la finale risquait de raviver des braises déjà bien incandescentes.

Interrogés après la clôture du sommet, les responsables français ont minimisé les tensions. La ministre déléguée Eléonore Caroit a déclaré : « Vu l’ampleur que cela a prise, je m’attendais à en entendre parler. Pourtant, après avoir participé à de nombreuses tables rondes, je n’ai rien entendu sur le sujet et n’ai perçu aucune tension. » Quant au ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, il a reconnu que le litige n’avait pas été abordé lors des débats publics, mais qu’il revenait dans les échanges bilatéraux. « Ce n’est pas qu’une question de football », a-t-il précisé après un temps de réflexion.

Les tensions ne se limitent pas au terrain sportif. Une affaire pénale pèse également sur les relations entre les deux pays. Un ressortissant français, frère d’un membre du staff sénégalais, accusé d’avoir jeté une bouteille d’eau sur les forces de l’ordre lors des incidents dans les tribunes, a purgé trois mois de prison à Rabat avant d’être libéré le 18 avril, après avoir clamé son innocence. Trois des dix-huit supporters sénégalais incarcérés pour violences et dégradations, condamnés à trois mois ferme, ont également été libérés à la même date. Les quinze autres, condamnés à des peines allant de six mois à un an, croupissent toujours derrière les barreaux, en attendant une éventuelle grâce du roi Mohammed VI.

la diplomatie à l’épreuve du ballon rond

Malgré les tensions, les deux capitales affichent une volonté de préserver les apparences. Côté marocain, on rappelle que « les relations religieuses et historiques entre les deux pays doivent toujours primer sur un simple match ». À Dakar, on tempère : « C’est une querelle entre frères. Nous sommes comme la langue et les dents : parfois, on se mord. Mais la voie diplomatique va jouer son rôle. Le Sénégal respecte la souveraineté de chaque pays et demande la même chose en retour. »

Le contentieux a déjà laissé une empreinte réglementaire au niveau international. Lors du dernier congrès de la FIFA à Vancouver fin avril, l’International Football Association Board (IFAB) a adopté une mesure surnommée la « loi Pape Thiaw », du nom du sélectionneur sénégalais. Ce dernier avait incité plusieurs de ses joueurs à quitter le terrain en protestation contre le penalty accordé au Maroc en fin de match. Désormais, l’arbitre peut sanctionner d’un carton rouge tout joueur quittant le terrain ou tout membre du personnel d’encadrement incitant à le faire. Un délégué de la CAF présent à Vancouver résume, avec une pointe d’humour, l’objectif de cette réforme : éviter « une ‘sénégalisation’ du football mondial ».

Entre recours judiciaires à Lausanne, prisonniers à Rabat et rebondissements diplomatiques à Nairobi, la finale de la Coupe d’Afrique des nations s’annonce comme l’une des plus longues et des plus complexes de l’histoire du football africain. Une affaire qui dépasse largement le cadre sportif et qui continue de hanter les sommets politiques du continent.

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