Sahel : derrière les discours des juntes, l’échec sécuritaire dans la zone des trois frontières Sécurité & Défense Par Ali Mahamane - 24 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture7 min×1 La guerre des jihadistes qui révèle l’impuissance des régimes militaires Entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la zone des trois frontières est devenue le théâtre d’une confrontation sans précédent entre l’État islamique au Sahel et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda. Ces affrontements, qui s’intensifient depuis des semaines, ont déjà fait des centaines de victimes parmi les rangs des deux organisations. Mais au-delà des bilans militaires, c’est une question cruciale qui émerge : comment expliquer que les juntes au pouvoir, qui avaient fait de la sécurité leur priorité absolue, échouent à protéger les populations les plus exposées ? Des groupes armés qui transforment les territoires en champs de bataille Loin de se limiter à des attaques ciblées contre les forces de l’ordre, les deux organisations jihadistes se disputent désormais le contrôle des zones stratégiques. Routes commerciales, ressources naturelles, territoires ruraux : rien n’échappe à leur soif de domination. Les populations locales, prises en étau, subissent les conséquences de cette guerre d’influence. Déplacements forcés, restrictions de mouvement, paralysie économique : pour les habitants, la survie quotidienne devient un combat bien plus urgent que les promesses politiques des régimes militaires. Des civils otages d’un conflit qu’ils ne maîtrisent pas Les affrontements entre les deux groupes armés ne se contentent pas de fragiliser les communautés. Ils exacerbent aussi les tensions internes. Les représailles contre les civils soupçonnés de soutenir l’un ou l’autre camp se multiplient, aggravant encore l’insécurité. Les chiffres avancés par les jihadistes, souvent gonflés à des fins de propagande, doivent être pris avec prudence. Seule une vérification indépendante permet d’évaluer l’ampleur réelle de ces violences. Mali, Burkina Faso, Niger : des juntes sous le feu des critiques Les régimes militaires de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont bâti leur légitimité sur un seul mot d’ordre : la reconquête sécuritaire. Ruptures diplomatiques, réorganisation des alliances militaires, discours sur la souveraineté : tout a été mis en avant pour justifier leur prise de pouvoir. Pourtant, la réalité sur le terrain contredit ces affirmations. Les populations continuent de vivre sous la menace constante des groupes armés, sans que les autorités ne parviennent à inverser la tendance. La souveraineté, un concept vide sans sécurité réelle Un État peut revendiquer son indépendance sur la scène internationale, mais cette souveraineté perd toute sa substance lorsque les citoyens ne peuvent plus circuler librement, cultiver leurs terres ou scolariser leurs enfants sans risquer leur vie. La sécurité n’est pas un slogan : c’est une condition sine qua non pour que l’autorité de l’État soit reconnue et respectée. Pourtant, dans la zone des trois frontières, cette condition reste désespérément absente. Des territoires où l’État peine à s’imposer Dans les zones rurales les plus exposées, l’insécurité ne se limite pas aux attaques ponctuelles. Elle se traduit par un affaiblissement durable des services publics, une présence militaire irrégulière et une pression constante des groupes armés sur les populations. Les marchés se vident, les échanges commerciaux s’effondrent, et les familles doivent choisir entre fuir ou affronter le danger au quotidien. Ces réalités montrent que la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit chaque jour, par des actes concrets de protection et de rétablissement de l’ordre. Des opérations militaires insuffisantes face à l’ampleur de la menace Il serait simpliste d’affirmer que les juntes abandonnent délibérément ces territoires. Les contraintes opérationnelles, les ressources limitées et la complexité du terrain expliquent en partie leurs difficultés. Cependant, la persistance de l’insécurité impose aux autorités de rendre des comptes. Les annonces de grandes offensives ne suffisent plus : ce sont les résultats tangibles qui comptent. Et pour l’instant, ceux-ci restent largement insuffisants. Alliance des États du Sahel : une stratégie en quête de résultats La coopération entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel a été présentée comme une réponse aux échecs passés. Moins de dépendance aux partenaires étrangers, plus d’autonomie stratégique : tels étaient les objectifs affichés. Mais cette ambition doit être évaluée à l’aune des résultats obtenus. La diminution des attaques, la protection des villages, le retour des services publics et la sécurisation des axes routiers restent des objectifs lointains pour les populations locales. Les causes profondes de l’échec sécuritaire Il serait injuste de faire porter la responsabilité de cette crise uniquement sur les juntes. Les racines de l’expansion jihadiste sont anciennes et multiformes : gouvernances défaillantes, inégalités sociales, trafics transfrontaliers, etc. Cependant, une fois au pouvoir, les régimes militaires ont une obligation : celle de protéger leurs citoyens. Ignorer cette responsabilité, c’est trahir l’essence même de leur mission. Le vrai test de la souveraineté : protéger les populations La guerre entre l’État islamique au Sahel et le JNIM rappelle une vérité fondamentale : la sécurité ne se décrète pas, elle se construit. Et cette construction exige bien plus que des discours ou des alliances redessinées. Elle nécessite une approche globale, combinant protection des civils, renseignement, justice et rétablissement des services essentiels. Pour les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey, le défi est clair : prouver que la souveraineté revendiquée se traduit par une sécurité tangible pour ceux qui en ont le plus besoin. Un pouvoir jugé à l’aune de la sécurité quotidienne Les populations ne mesurent pas la légitimité d’un régime à ses déclarations ou à ses ennemis désignés. Elles la jugent à leur capacité à vivre sans peur, à travailler leurs terres, à envoyer leurs enfants à l’école et à circuler librement. Tant que ces garanties resteront illusoires dans les zones les plus menacées, les promesses de reconquête sécuritaire continueront de sonner creux. Et la question, toujours plus pressante, restera sans réponse : à quoi bon contrôler son destin national si les citoyens ne peuvent même plus vivre en paix ? Par Ali Mahamane — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)Sécurité & DéfenseTous les articles