Prix des carburants en Côte d’Ivoire : jusqu’à quand le gel tarifaire restera-t-il tenable ? Économie Par Ali Mahamane - 1 novembre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture6 min×1 La Côte d’Ivoire a choisi de prolonger le gel des tarifs à la pompe et du gaz butane sur l’ensemble de son territoire. Cette décision touche le super sans plomb, le gasoil, le pétrole lampant consommé dans les zones rurales ainsi que la bouteille de gaz domestique, autant de produits qui structurent le quotidien énergétique des Ivoiriens. Dans un contexte où le coût du carburant demeure un baromètre social et politique ultrasensible, la question se pose désormais avec acuité : ce statu quo tarifaire peut-il durablement concilier paix sociale et équilibre des finances publiques ? Un système de fixation mensuel tiraillé entre marché et choix politiques Depuis plusieurs années, Abidjan s’appuie sur une grille de prix révisée chaque mois, construite à partir du coût d’importation du brut raffiné par la Société ivoirienne de raffinage (SIR), des marges de distribution, de la fiscalité appliquée et d’un mécanisme de péréquation territoriale. Sur le papier, cette structure devrait épouser les fluctuations des cours internationaux et du taux de change entre l’euro et le dollar. Dans les faits, le pouvoir exécutif conserve une latitude d’appréciation qu’il mobilise pour amortir les chocs jugés trop violents pour les consommateurs. Cette logique de protection a été pleinement activée dès 2022, lorsque le conflit ukrainien avait propulsé le baril de Brent au-delà de 120 dollars. Plutôt que de répercuter intégralement la hausse, les autorités avaient alors pris à leur charge une part substantielle du surcoût, évitant ainsi une vague de contestation comparable à celles observées dans plusieurs capitales voisines. Le prix du super sans plomb est resté maîtrisé, tandis que la bouteille de gaz butane de six kilos, produit stratégique pour les foyers urbains, a été maintenue à un tarif subventionné. Des subventions énergétiques devenues un poste budgétaire majeur Cette stabilité apparente a néanmoins un coût considérable pour les caisses de l’État. D’après les documents budgétaires examinés avec le Fonds monétaire international dans le cadre du programme en cours, les soutiens au secteur de l’énergie, carburants et électricité cumulés, ont pesé plusieurs centaines de milliards de FCFA sur l’exercice 2023, un montant comparable au budget annuel de plusieurs ministères régaliens. Le gaz butane représente une part importante de cet effort, les pouvoirs publics ayant historiquement choisi de le subventionner pour limiter le recours au charbon de bois et contenir la déforestation. Le FMI, au fil des revues de la Facilité élargie de crédit signée en 2023 pour environ 3,5 milliards de dollars, a encouragé Abidjan à rationaliser progressivement ces aides tout en protégeant les ménages les plus fragiles. L’équation demeure particulièrement délicate : chaque relèvement des prix à la pompe ravive le souvenir des mobilisations de 2008 contre la vie chère, et aucun gouvernement n’ignore que le tarif du litre figure parmi les indicateurs économiques les plus scrutés au quotidien par la population. Entre détente des cours mondiaux et préparation du budget 2026 Le maintien actuel des prix s’inscrit dans un environnement international globalement plus clément. Le Brent évolue depuis plusieurs mois dans une fourchette de 70 à 85 dollars le baril, bien en deçà des pics de 2022, ce qui allège mécaniquement la pression sur la grille tarifaire ivoirienne. Les décisions de production de l’OPEP+ et l’évolution de la demande chinoise restent toutefois des variables susceptibles de bouleverser rapidement cet équilibre. Pour la Côte d’Ivoire, ce choix de statu quo s’explique aussi par un agenda politique chargé. Au lendemain de l’élection présidentielle, l’exécutif prépare la loi de finances 2026 et poursuit les négociations avec les partenaires financiers sur la trajectoire du déficit, que le programme avec le FMI entend ramener sous le seuil communautaire de 3 % du produit intérieur brut fixé par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Maintenir les prix sans alourdir la dépense publique suppose que la détente observée sur les marchés mondiaux se confirme ; à défaut, la facture retombera sur le Trésor public. La question du modèle choisi par Abidjan reste entière. Plusieurs pays voisins, du Sénégal au Cameroun, ont engagé des ajustements graduels pour réduire leurs propres subventions aux hydrocarbures, parfois au prix de vives critiques de leur opinion publique. La Côte d’Ivoire a jusqu’ici privilégié une voie plus prudente, misant sur la stabilité sociale et la crédibilité de sa trajectoire économique. La prochaine révision mensuelle de la grille tarifaire permettra de mesurer si cette stratégie peut perdurer sans redéfinition discrète des équilibres budgétaires. Par Ali Mahamane — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ÉconomieTous les articles