8 juin 2026

Eveil des Nations

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Pénurie de tests VIH au Maroc : le paradoxe des marchés publics face à la production locale

Il y a quelque chose de profondément incohérent dans ce tableau. D’un côté, des formations sanitaires publiques manquent de tests rapides de dépistage du VIH pendant parfois plus d’un an, contraignant des patients à repartir sans diagnostic. De l’autre, des fabricants marocains possèdent des stocks prêts à être livrés en quelques jours après commande. Cette rupture, signalée par des soignants et des malades, et corroborée par une enquête approfondie, ne relève pas d’un simple problème logistique. Elle révèle un dysfonctionnement bien plus grave : celui des mécanismes d’achat public dans la santé, où la préférence nationale, pourtant prévue par la loi, reste lettre morte.

Le cadre juridique marocain est pourtant très clair. Le décret n° 2.22.431 qui régit les marchés publics intègre un système de préférence nationale. Il précise que les spécifications techniques d’un appel d’offres doivent reposer sur la performance et la fonction, et non sur une marque, une provenance ou un brevet spécifique. Enfreindre ce principe est, selon Abdelhay Rhorba, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca et spécialiste du droit administratif des marchés, passible de poursuites.

«Inclure des conditions techniques trop précises ou exiger des certifications que seul un concurrent détient constitue une violation du principe d’égalité des chances», explique-t-il. «Cela peut même relever du détournement de pouvoir.» Les tribunaux administratifs marocains, ajoute-t-il, jugent ces situations selon un critère simple : l’effet d’exclusion injustifié. En d’autres termes, si un cahier des charges, même en apparence correct, conduit à écarter les fabricants nationaux, il est contestable.

Des recours sont possibles : un recours gracieux devant la Commission nationale de la commande publique avant la signature du marché, puis une saisine du juge administratif dans les soixante jours. En cas de suspicion de corruption, les dispositions pénales sur le trafic d’influence peuvent aussi être invoquées.

Encore faut-il avoir les moyens de se confronter à l’administration.

Sur le terrain, le constat des acteurs du secteur est sans appel. Les cahiers des prescriptions spéciales (CPS), ces documents qui fixent les exigences techniques des appels d’offres, sont rédigés, d’après plusieurs sources concordantes, en calquant des produits étrangers déjà utilisés, perpétuant ainsi des marchés anciens sans intégrer les nouvelles capacités locales.

Un fabricant marocain de dispositifs médicaux, qui témoigne sous couvert d’anonymat, décrit une situation kafkaïenne. Son laboratoire vend ses produits dans plusieurs pays africains, mais ne représente pas plus de 2 % du marché public marocain dans son domaine. «Les CPS devraient être élaborés à partir de produits marocains, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui», déplore-t-il.

Quand un professionnel demande des éclaircissements au maître d’ouvrage pour signaler qu’un appel d’offres est biaisé en faveur d’un produit étranger, la réponse est souvent le silence. Ou l’inertie. Le marché public reste inchangé.

Et la contradiction ne s’arrête pas aux portes du ministère de la Santé. Elle remonte jusqu’au sommet du gouvernement. Alors que le ministère des Finances a récemment augmenté les droits de douane sur certains dispositifs médicaux importés pour favoriser la production nationale, le ministère de la Santé continue, selon des sources du secteur, d’acquérir des produits importés plus onéreux, en ignorant des équivalents locaux disponibles à des prix compétitifs.

La direction d’approvisionnement en médicaments et produits de santé du ministère de la Santé, contactée, livre sa lecture. Elle indique agir «dans le strict respect du cadre réglementaire» et assure que les appels d’offres sont «ouverts à tous les opérateurs répondant aux conditions requises, avec une attention particulière pour les opérateurs établis au Maroc». Une nuance importante : cette attention concerne l’implantation des sociétés, pas l’origine de fabrication. Ainsi, un importateur basé au Maroc est traité de la même manière qu’un fabricant marocain.

Le cas du test VIH est particulièrement révélateur. D’après des informations recueillies, une rupture de stock aurait duré plus d’un an dans certaines structures. Le ministère confirme, dans sa réponse écrite, que «des tensions ponctuelles ont effectivement pu être constatées», les attribuant à «des délais liés aux procédures d’achat public et des perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales». Des appels d’offres seraient en cours pour sécuriser l’approvisionnement et des «alternatives complémentaires» sont à l’étude.

Cette explication laisse plusieurs observateurs sceptiques. Si des producteurs locaux disposent de stocks et de produits homologués, pourquoi des ruptures ont-elles duré plusieurs mois sans qu’on les sollicite en urgence ?

Sur le recours au gré à gré, le ministère est catégorique : «Aucun recours à des procédures de gré à gré n’a été effectué dans ce cadre.» Les acquisitions de 2025 auraient été menées «exclusivement par appels d’offres, dans le strict respect de la réglementation». Une affirmation qui contredit directement les informations de plusieurs sources proches du dossier. En l’absence de documents officiels publics, il est impossible de trancher.

Le gré à gré n’est légal que dans des conditions très limitées : urgence extrême imprévisible, exclusivité technique justifiée ou échec d’un appel d’offres. Le décret n° 2.22.431 exige une motivation écrite et la preuve de l’absence d’alternative, rappelle Abdelhay Rhorba. «Sinon, le recours à cette procédure est considéré comme illégal.»

Souveraineté sanitaire : un idéal encore lointain

Derrière la question des marchés publics, c’est celle de la souveraineté sanitaire du Maroc qui se pose avec acuité. Le professeur Jaafar Heikel, infectiologue reconnu, apporte une nuance importante : l’absence de tests rapides ne signifie pas l’incapacité totale de diagnostiquer. Les laboratoires publics et privés peuvent, dans la plupart des cas, réaliser des analyses biologiques classiques. Mais la valeur des tests rapides est ailleurs : dans leur accessibilité, leur rapidité et leur capacité à toucher des populations qui ne fréquentent pas les circuits habituels.

«Des ONG comme OPALS ou l’ALCS jouent un rôle crucial dans le dépistage du VIH au Maroc», souligne-t-il. «Elles ont besoin de ces tests pour atteindre des personnes qui n’iraient peut-être pas dans un laboratoire.» L’interruption de leur approvisionnement n’est donc pas sans conséquence sur la riposte de terrain.

Sur la production nationale, le professeur Heikel est clair : «Quand ces tests fabriqués localement sont validés par les structures de l’État, c’est très intéressant pour le pays, pour des raisons financières d’abord et parce que cela permet d’avancer vers la souveraineté sanitaire.»

2030 en péril ?

Le Maroc a souscrit aux objectifs 95-95-95 de l’ONUSIDA : 95 % des personnes vivant avec le VIH doivent connaître leur statut, 95 % des personnes diagnostiquées doivent être sous traitement, et 95 % des personnes traitées doivent avoir une charge virale indétectable. Ces cibles visent à mettre fin au sida comme menace de santé publique d’ici 2030. Des ambitions qui reposent précisément sur un dépistage large, rapide et accessible.

«Quand il n’y a pas de test, moins de personnes sont dépistées et la maladie prolifère davantage», résume un fabricant. Le professeur Heikel partage ce constat : «On atteindra les objectifs 95-95-95 plus rapidement si nous avons des tests rapides et une production nationale validée.»

Le ministère de la Santé affirme pour sa part rester «pleinement mobilisé pour assurer la continuité des services de dépistage». Une mobilisation que les acteurs du secteur attendent de voir se traduire dans les faits et dans les cahiers des prescriptions spéciales.

Aujourd’hui, nos sources n’hésitent plus à poser des questions à voix haute : certains membres des commissions de conformité et de validation des appels d’offres agiraient-ils pour protéger leurs propres intérêts, ou ceux de fournisseurs étrangers établis, au mépris des directives ministérielles ?

Un investisseur qui développe un produit validé, répond à un marché et se retrouve systématiquement écarté ne le fera pas éternellement. Le risque est simple : décourager l’investissement dans la production nationale au moment précis où le Maroc en a le plus besoin. Et continuer à acheter à l’étranger ce que le pays est capable de fabriquer lui-même.

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