Ousmane Sonko relance le débat sur l’identité des joueurs de l’équipe de France
Ousmane Sonko relance le débat sur l’identité des joueurs de l’équipe de France
À l’approche du match entre la France et le Sénégal, une déclaration d’Ousmane Sonko a ravivé une controverse que l’on pensait reléguée aux marges des discours identitaires. En affirmant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », le président de l’Assemblée nationale sénégalaise a ressuscité une vieille discussion : celle qui tend à définir les joueurs noirs de l’équipe de France par leurs origines familiales plutôt que par leur nationalité. Une rhétorique historiquement portée par des personnalités comme Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour et certains supporters argentins, et qui interpelle aujourd’hui lorsqu’elle émane d’une figure politique sénégalaise de premier plan.

« Quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. » Prononcée juste avant la rencontre France-Sénégal en Coupe du monde, cette affirmation d’Ousmane Sonko a été perçue par certains comme une simple expression du panafricanisme. Pourtant, cette phrase véhicule une conception qui, depuis plusieurs décennies, alimente les récits identitaires les plus contestés : celle selon laquelle les joueurs noirs de l’équipe de France seraient avant tout africains, et seulement ensuite français.
Qui sont ces athlètes ?
L’équipe de France qui participe à cette Coupe du monde est composée de citoyens français. La majorité d’entre eux sont nés en France. Kylian Mbappé a vu le jour à Paris. Ousmane Dembélé à Vernon. Aurélien Tchouaméni à Rouen. William Saliba à Bondy. Dayot Upamecano à Évreux. Ibrahima Konaté à Paris. Rayan Cherki à Lyon. Bradley Barcola à Villeurbanne. Désiré Doué à Angers. Warren Zaïre-Emery à Montreuil. Ces joueurs ont grandi en France, ont fréquenté les écoles françaises, ont été encadrés par des éducateurs français. Ils ont appris le football dans des clubs français et ont intégré les centres de formation français avant de représenter les sélections de jeunes, puis l’équipe nationale. Ils sont le fruit d’un système sportif français, soutenu financièrement, structuré et développé sur le territoire national.
Par ailleurs, la France ne se limite pas à son territoire métropolitain. Depuis des décennies, les territoires ultramarins contribuent également à l’histoire du football français. Jocelyn Angloma est né en Guadeloupe. Dimitri Payet est né à La Réunion. D’autres internationaux sont issus de familles originaires de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane ou de La Réunion. Ces territoires constituent des composantes essentielles de la République française. Leurs enfants sont français au même titre que ceux nés à Paris, Lyon ou Marseille. Affirmer qu’une victoire de la France équivaudrait à une victoire de l’Afrique revient donc à considérer que ces joueurs sont définis d’abord par les origines de leurs parents ou de leurs grands-parents, et non par leur nationalité, leur parcours ou leur engagement sous le maillot français.
Une argumentation aux racines profondes.
Ce type de raisonnement n’est pas inédit. En 1996 déjà, Jean-Marie Le Pen s’en prenait à la composition de l’équipe de France. Il critiquait une sélection qu’il percevait comme majoritairement composée de « joueurs étrangers naturalisés » et reprochait à certains internationaux de ne pas entonner La Marseillaise. « Les autres équipes chantent leur hymne national (…) les Français ne le font pas parce qu’ils ne le savent pas », avait-il déclaré. Ces propos avaient alors provoqué une vague d’indignation nationale. Aimé Jacquet avait refusé de s’engager dans la polémique, se contentant de rappeler que le maillot bleu était « très bien défendu ». Le capitaine Didier Deschamps avait balayé ces attaques : « Le Pen dit n’importe quoi. » Quant au Premier ministre Alain Juppé, il avait publiquement exprimé son soutien aux Bleus : « Après ces propos indignes, je tiens à dire que nous sommes fiers des joueurs et que, par leur façon de porter haut le drapeau de notre pays, ils contribuent à donner une certaine idée de la France. »
Le débat perdure.
Cette discussion aurait pu s’éteindre, mais elle a traversé les décennies. Éric Zemmour, plusieurs fois condamné par la justice française pour des déclarations discriminatoires ou incitant à la haine, a régulièrement remis en question la composition de l’équipe de France. Selon lui, la forte représentation de joueurs noirs au sein de l’équipe témoignerait d’une altération de l’identité nationale. Le discours peut varier dans sa forme, mais l’idée fondamentale demeure : certains Français seraient moins français que d’autres en raison de leurs origines. Après la victoire de la France contre l’Argentine lors de la Coupe du monde 2018, puis suite à la finale de 2022 remportée par l’Albiceleste au Qatar, une partie des supporters argentins a multiplié les chants affirmant que l’équipe de France était une équipe africaine et non française. Plusieurs slogans diffusés dans les stades et sur les réseaux sociaux prétendaient que les joueurs français « venaient tous d’Afrique ». Ces chants ont été dénoncés dans de nombreux pays comme des expressions racistes niant l’identité nationale de citoyens français en raison de leur couleur de peau. C’est précisément ce qui rend la déclaration d’Ousmane Sonko problématique. Qu’un militant d’extrême droite en Europe affirme que Kylian Mbappé ou Aurélien Tchouaméni ne seraient pas réellement français provoque immédiatement un tollé. Qu’un responsable politique africain de premier plan reprenne, même sous une forme différente, cette même logique mérite tout autant d’être interrogé. Car le message reste identique : les joueurs noirs de l’équipe de France seraient d’abord africains avant d’être français.
Si Didier Deschamps annonçait demain vouloir sélectionner davantage de joueurs blancs afin de mieux représenter une certaine vision de la France, les réactions seraient immédiates. Ousmane Sonko lui-même dénoncerait probablement, à juste titre, une sélection fondée sur des critères ethniques. Pourquoi alors accepter le raisonnement inverse, qui consiste à attribuer une identité africaine à des joueurs français au seul motif de leurs origines familiales ? Le football ne sélectionne pas les individus selon leur couleur de peau. Il sélectionne les meilleurs joueurs disponibles. Kylian Mbappé n’est pas choisi parce qu’il est noir. Aurélien Tchouaméni n’est pas retenu parce que ses parents sont originaires d’Afrique. Ils portent le maillot bleu parce qu’ils sont français et parce qu’ils comptent parmi les meilleurs footballeurs de leur génération. La France n’a jamais demandé à ses joueurs de choisir entre leurs racines et leur nationalité. Elle leur a demandé de représenter leur pays.
Ousmane Sonko n’est ni Jean-Marie Le Pen ni Éric Zemmour. Mais en déclarant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », il reprend, malgré lui, un raisonnement qui vise à définir des joueurs français par leurs origines plutôt que par leur nationalité. Pour un responsable politique de son rang, ancien Premier ministre et président de l’Assemblée nationale du Sénégal, un tel propos est loin d’être anodin dans l’actualité panafricaine. Car à force de vouloir célébrer les nations africaines partout, on finit parfois par nier ce que sont réellement les individus : dans ce cas précis, des Français qui jouent pour la France, parce qu’ils sont français.
Une dernière question mérite d’être posée. Lors de la Coupe du monde 2002, lorsque le Sénégal avait battu la France, vingt des vingt-trois Lions de la Teranga évoluaient dans des clubs français. Plusieurs avaient été formés dans les structures françaises, certains étaient nés en France, et la sélection sénégalaise était dirigée par un entraîneur français, Bruno Metsu. Si l’on suit la logique d’Ousmane Sonko, fallait-il alors considérer que cette victoire du Sénégal était aussi, en partie, une victoire de la France ? La réponse est évidemment non. Parce que ces joueurs représentaient le Sénégal. Exactement comme les Bleus représentent aujourd’hui la France. C’est peut-être là que se trouve la principale limite de la formule du président de l’Assemblée nationale sénégalaise.