Or et sécurité : les dessous troubles des alliances russes au Sahel Actualités Par Ali Mahamane - 20 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture7 min×1 Quand Moscou monnaye sa protection : l’équation secrète du Sahel Dans l’ombre des promesses de stabilité, les alliances militaires entre la Russie et les pays du Sahel s’appuient sur des mécanismes bien plus complexes qu’un simple échange de services sécuritaires. Au cœur de cette équation : l’accès aux ressources naturelles, où l’or joue désormais un rôle central. Cette dynamique, déjà visible en République centrafricaine, interroge directement l’avenir des partenariats noués par le Mali, le Burkina Faso et le Niger avec Moscou. L’héritage trouble de Wagner : un empire économique sous Pavel Prigojine Depuis la disparition d’Evgueni Prigojine en août 2023, son fils Pavel aurait repris les rênes d’un empire évalué à plus de 400 millions de dollars de revenus annuels. Entre mercenaires, exploitation minière et réseaux commerciaux, cette structure hybride illustre une nouvelle forme de dépendance : la sécurité vendue, mais à quel prix ? En Centrafrique, où 500 combattants russes seraient encore déployés, le modèle perdure. Pourtant, derrière la protection du régime de Faustin-Archange Touadéra se cachent des enjeux économiques colossaux, notamment l’exploitation de mines d’or valant quelque 250 millions de dollars par an. Bangui, vitrine d’une stratégie à double tranchant La capitale centrafricaine sert de laboratoire à cette nouvelle donne géopolitique. Officiellement, les forces russes assurent la protection du pouvoir et combattent les groupes armés. Officieusement, elles tissent leur toile dans l’économie locale : concessions minières, contrôle de circuits commerciaux, et même des activités para-légales comme le trafic de médicaments ou d’alcool. Une imbrication des rôles qui interroge : jusqu’où une collaboration sécuritaire peut-elle servir des intérêts privés sans nuire à l’intérêt général ? Sécurité ou pillage déguisé ? Le casse-tête des ressources naturelles Au-delà des combats, le modèle Wagner repose sur une équation redoutable : plus les régimes locaux dépendent de cette protection, plus les réseaux russes gagnent en influence économique. En Centrafrique, les revenus générés par l’exploitation de l’or échappent en grande partie au contrôle de l’État. Les circuits d’exportation, souvent opaques, soumettent les populations à une double peine : l’insécurité persiste, tandis que les richesses du sous-sol enrichissent des structures opaques. Une situation qui pose une question cruciale : un partenariat militaire peut-il coexister avec une prédation systématique des ressources ? L’AES face à un précédent aux relents toxiques Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), observent avec attention l’expérience centrafricaine. Tous trois ont renforcé leurs liens avec Moscou en réponse aux défis sécuritaires et aux tensions avec les anciennes puissances coloniales. Pourtant, le modèle de Bangui n’est pas nécessairement transposable. Au Mali, les controverses autour des opérations russes alimentent le débat sur l’efficacité réelle de ces partenariats. Au Burkina Faso et au Niger, les interrogations portent davantage sur les contreparties économiques potentielles et leur impact sur la souveraineté nationale. Entre indépendance et dépendance : le piège des alliances militaires La sécurité n’a pas de prix, mais elle a un coût. Pour les pays du Sahel, la tentation est grande de troquer une dépendance occidentale contre une alliance russe. Pourtant, les risques d’une telle équation sont patents : perte de contrôle sur les décisions stratégiques, opacité des contrats, et dilution des bénéfices issus des ressources naturelles. L’enjeu n’est plus seulement de choisir un camp, mais de s’assurer que les partenariats noués ne se transforment pas en machines à cash au profit de réseaux extérieurs. Sans garde-fous, la souveraineté se fragilise. Moscou joue gros : entre stratégie d’État et appétits privés Depuis 2023, le Kremlin a tenté de reprendre en main les activités de Wagner, notamment via l’Africa Corps, un dispositif directement lié au ministère de la Défense russe. Cette réorganisation visait à centraliser le contrôle des opérations extérieures. Pourtant, les réseaux hérités du groupe mercenaires persistent, notamment dans les pays où l’or et les autres ressources offrent des opportunités juteuses. En Centrafrique, les liens entre militaires russes, autorités locales et acteurs économiques locaux créent une situation où l’État russe peine à imposer sa volonté. Transparence vs opacité : le défi des partenariats Sahel-Russie Pour les pays de l’AES, la clé réside dans la transparence. Comment s’assurer que les revenus tirés des mines d’or ou d’autres ressources financent effectivement les services publics plutôt que des intérêts étrangers ? Comment évaluer l’impact réel des opérations militaires sur la sécurité des populations ? Sans mécanismes de contrôle indépendants et une gouvernance renforcée, le risque est grand de voir ces alliances se muer en outils d’influence durable. L’or, de symbole de richesse nationale, pourrait devenir le prix à payer pour une stabilité éphémère. L’or ne doit pas sceller le sort des nations La souveraineté ne se négocie pas sur le marché des matières premières. Les pays du Sahel doivent exiger des partenariats clairs, avec des contrats publics, des audits indépendants et une gestion transparente des concessions minières. L’amélioration de la sécurité ne doit pas servir de paravent à une exploitation économique déguisée. L’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins de préserver l’avenir économique et politique de ces nations. Le précédent centrafricain est un avertissement, pas une fatalité. Les États du Sahel ont le choix : soit ils acceptent de devenir les otages d’alliances opaques, soit ils en font des leviers de développement équitable. Le vrai débat ne porte pas sur l’identité du partenaire militaire, mais sur la préservation de leur propre destin. Par Ali Mahamane — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ActualitésTous les articles