26 juin 2026

Eveil des Nations

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Nkoemvone, les traces oubliées de la science coloniale

Dans le sud du Cameroun, à Nkoemvone, s’étend un vaste domaine de plus de trois cents hectares, dont seulement dix sont exploités. Traversé par une route bitumée et parsemé de bâtiments en ruine, il est signalé par une plaque comme « station polyvalente agricole de Nkoemvone », sous l’autorité du ministère de l’Agriculture et du Développement rural. Malgré un état de délabrement avancé, la station reste active, notamment dans la recherche agronomique, la multiplication et la distribution de plants de cacaoyers constituant désormais son activité principale.

Fondé en 1944, ce lieu est l’un des témoins majeurs de la modernité coloniale. La « Station expérimentale de cacaoyer de Nkoemvone » illustre ce que l’historienne Hélène Blais nomme « l’objet-jardin » dans l’Empire colonial français, particulièrement au XXe siècle, où la reproduction végétale devient centrale. Moins connue que d’autres stations comme celle de Bambey au Sénégal, elle participait néanmoins à la migration, au déplacement et à l’introduction de variétés de cacao, avec pour but de provoquer des changements dans les sociétés colonisées. Son histoire, finalement brève, s’est heurtée aux réalités du Cameroun indépendant.

Un tournant après la crise de 1929

La crise économique et sociale de 1929, bien qu’amortie en Afrique par la métropole, a marqué un virage décisif dans les politiques coloniales françaises. Elle a mis fin à l’économie de traite et a contraint l’État colonial à investir dans les infrastructures et les cultures d’exportation, tout en s’intéressant aux conditions de vie des colonisés. L’État est alors devenu « développementaliste ». Ce changement s’est confirmé lors de la conférence de Brazzaville en février 1944, présidée par Charles de Gaulle, qui visait à relancer l’économie française et à améliorer le sort des colonisés par un développement planifié.

« Vulgariser des sujets bons producteurs »

En matière agricole, un discours dominant s’est imposé : les sociétés africaines, perçues comme essentiellement paysannes, devaient voir leur sort amélioré par l’augmentation des rendements grâce à des investissements massifs. Cela a conduit à la multiplication des institutions de recherche agronomique dans tout l’Empire français, le Cameroun devenant un terrain d’observation privilégié. Par un arrêté du 8 juin 1944, le gouverneur Eugène Paul Carras a supprimé le Conseil technique pour l’agriculture et l’élevage, le remplaçant par trois services distincts : l’Agriculture, l’Élevage et les Forêts.

Cette réorganisation visait à doter l’agriculture d’un service dédié. Selon l’agronome Pierre Barthe, le nouveau Service d’agriculture comprenait plusieurs sous-services, dont des institutions de recherche, notamment trois stations expérimentales à Dschang, Maroua et Nkoemvone. Celles-ci avaient été créées dans l’entre-deux-guerres, sauf celle de Nkoemvone, fondée en 1944. Elle est donc le produit direct de cette modernisation coloniale.

La station a été mise en place progressivement. D’après Raymond Juliat, chef du service de l’agriculture en 1944, elle n’avait pas de texte fondateur initial et devait « sélectionner le cacaoyer pour ne vulgariser que les sujets bons producteurs ». En 1947, trois cents hectares ont été réquisitionnés, mais les travaux ont traîné faute de main-d’œuvre, de matériel et d’un plan d’ensemble. Malgré ces difficultés, l’administration a confirmé en 1948 sa vocation de recherche et d’expérimentation, avant de l’officialiser par un texte réglementaire en 1949. Les constructions ont alors été lancées, financées par le fonds cacao.

Une main-d’œuvre forcée ?

La mise en place de la station s’est heurtée à des problèmes pratiques. Jean Braudeau, directeur en 1949, a signalé un manque de personnel empêchant la construction de routes, d’une pépinière et de 15 hectares de plantations. Il a recruté des travailleurs intérimaires d’un village voisin, souvent payés à la tâche. La question du caractère volontaire de cette main-d’œuvre reste floue : bien que le haut-commissaire Renée Hoffherr ait interdit le recrutement forcé dès 1947, l’historien Léon Kaptué note que l’administration française a continué à mobiliser des travailleurs forcés jusqu’en 1949.

Pour attirer des travailleurs, l’administration a construit des logements sur place, une pratique courante. Ces travailleurs devaient participer à la construction et aux activités de recherche. L’agronome Achille Pacilly, successeur de Braudeau, a établi un camp de manœuvres avec vingt cases en matériaux locaux. En 1956, cinquante-huit cases en dur ont été construites, abritant 130 à 140 familles. Le camp a ainsi résolu le problème de main-d’œuvre.

Parallèlement, des logements pour le personnel cadre ont été érigés, ainsi que des laboratoires, l’adduction d’eau et d’électricité, une infirmerie, et des aménagements tels que pépinières et jardins de collections de cacao. La station mêlait étroitement espaces de vie et de recherche. Son aménagement s’est achevé en 1959, à la veille de l’indépendance.

Un instrument de propagande coloniale

Au-delà de son rôle scientifique, la station a servi d’outil de propagande pour l’administration française, dans le contexte des années 1950 marquées par la répression contre les nationalistes camerounais, notamment en pays Bassa, dans le Sud cacaoyer. La station est devenue un moyen de reconquérir les esprits. En 1958, le journaliste André Boyer, chef du service de propagande, a diffusé un film intitulé « Le Centre du cacaoyer de Nkoemvone », destiné, selon ses mots, « à faire revenir les égarés à la vie normale et à convaincre la masse de l’action réellement nationaliste et sincère du gouvernement camerounais ».

La station a également été utilisée pour montrer les bienfaits du colonialisme. En novembre 1958, une mission de visite des Nations Unies a inspecté la station et a rapporté que ses activités consistaient à sélectionner les meilleures variétés de cacaoyer et à produire des boutures pour les planteurs, avec l’espoir de remplacer les arbres à faible rendement par des plants d’élite, et que la station avait déjà donné de bons résultats.

Après l’indépendance, le gouvernement d’Ahmadou Ahidjo a récupéré cet outil pour son rayonnement international. Selon le rapport de la station pour 1961-1962, elle a reçu les visites de l’ambassadeur des États-Unis, de celui de l’Allemagne, et de trois chefs d’État africains : Philibert Tsiranana de Madagascar, Léon Mba du Gabon et François Tombalbaye du Tchad, ainsi que des hauts responsables internationaux. Mais ce succès a aussi marqué le début d’un déclin progressif.

Une tutelle française jusqu’en 1975

Après les indépendances de 1960, le Cameroun a signé avec la France des conventions qui prévoyaient des accords sur les programmes de recherche, un financement mixte, et l’engagement de la France pour les investissements. Ces accords ont permis à la France de continuer à administrer la station, en nommant d’anciens agronomes coloniaux comme Jacques Liabeuf. Le nouvel État camerounais y trouvait son intérêt, pouvant concentrer ses moyens sur l’enseignement tout en laissant la recherche à la charge de la France. La tutelle française n’a pris fin qu’en 1975.

Dans les décennies suivantes, la station est entrée dans un déclin, aggravé par la crise économique et sociale des années 1980, qui a durement affecté la recherche agronomique camerounaise, avec une grave situation financière et une stagnation de la recherche.

Des ambitions extractivistes devenues un obstacle

La crise de la recherche agricole s’est étendue à l’ensemble du pays. Entre 1990 et 1996, les programmes de recherche sur financement national ont été arrêtés ; seuls ceux bénéficiant de financements extérieurs ont continué, mais avec des retards de salaires. Cela a entraîné une baisse des financements, un découragement des chercheurs, et l’abandon de nombreux programmes, notamment ceux sur le cacaoyer à Nkoemvone, où l’activité scientifique a quasiment cessé.

Au tournant des années 1990, la station est devenue une station polyvalente sous la tutelle de l’Institut de recherche agricole pour le développement (Irad), créé en 1996 et réorganisé en 2002. Cette restructuration n’a pas amélioré la situation. À la dégradation économique se sont ajoutées des causes naturelles. En mars 2006, un violent orage a détruit les espaces d’essais, le bloc administratif et de nombreux logements. Depuis, rien ne s’est arrangé.

Paradoxalement, la vaste superficie du site, héritée des ambitions extractivistes de la station, constitue aujourd’hui un obstacle à sa réhabilitation, faute de moyens. Cet abandon ne s’explique pas seulement par le désengagement de l’État, mais aussi par les contradictions du projet colonial : des ambitions démesurées et des imaginaires extractivistes qui se heurtent aux réalités postcoloniales.

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