Niger : l’Algérie défie Moscou en déployant des troupes au Sahel Actualités Par Oumou Salifou - 29 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture8 min×1 Les coulisses d’un bras de fer inédit déchirent aujourd’hui les sables du Sahara : sous les projecteurs, une alliance militaire algéro-nigérienne se concrétise, tandis que, dans l’ombre, les rouages d’une rivalité Moscou-Alger se grippent. Le Parlement algérien a franchi un cap historique en validant l’envoi de contingents de l’Armée nationale populaire (ANP) au Niger, marquant ainsi le premier déploiement militaire étranger concret de son histoire récente. Une décision qui ne se contente pas d’étendre l’influence d’Alger au-delà de ses frontières, mais qui déclenche une guerre froide locale, opposant deux puissances jusqu’alors partenaires. Le coup de poker algérien qui ébranle l’hégémonie russe au Niger Depuis le basculement politique à Niamey, la Russie a tissé une toile sécuritaire sans équivalent en Afrique de l’Ouest. Avec une rapidité remarquable, Moscou a transformé le Niger en un laboratoire d’influence, multipliant les contrats d’armement pharaoniques : systèmes antiaériens dernier cri, drones de combat, hélicoptères d’attaque et surtout, le déploiement payant des mercenaires de l’Africa Corps. Ces accords, chiffrés en centaines de millions de dollars, s’accompagnaient systématiquement de contreparties minières et pétrolières, garantissant à la Russie un contrôle économique indirect sur les ressources nigériennes. L’annonce du déploiement de troupes algériennes vient briser cette dynamique. Pour Alger, il ne s’agit pas seulement d’un acte symbolique : c’est une manœuvre tactique pour saper les fondements même de la stratégie russe au Sahel. L’Armée nationale populaire, forte d’une structure opérationnelle solide et d’un matériel de pointe, propose aux autorités nigériennes une alternative crédible aux équipements coûteux fournis par Moscou. Un revirement qui prive la Russie de deux leviers essentiels : d’une part, la perception d’un monopole sécuritaire exclusif, et d’autre part, les revenus colossaux issus de la maintenance et de l’ingénierie militaire. Un coup dur pour les contrats uranium et pétrole de la Russie Les conséquences de cette rivalité se mesurent en milliards de dollars. Les livraisons d’armement russe, autrefois incontournables, voient leur valeur s’effriter face à l’offre algérienne, mieux adaptée aux besoins du Niger. Les entreprises russes, qui comptaient sur les contrats de maintenance des équipements soviétiques encore en service (chars T-72, avions Su-25, artillerie D-30), voient leurs marges fondre comme neige au soleil. Pis encore : les garanties minières obtenues en échange de la protection mercenaire se trouvent fragilisées, à l’heure où Alger sécurise elle-même les zones d’exploitation nigériennes. Pour la junte nigérienne, cette diversification représente une bouffée d’oxygène. Elle ouvre la possibilité de renégocier des accords d’armement moins onéreux, tout en réduisant la dépendance envers le Kremlin. Une aubaine surtout alors que les caisses de l’État sont exsangues et que les besoins en dépense publique explosent. Alger protège ses pions énergétiques au Niger Derrière cette guerre froide africaine se cachent des enjeux économiques bien plus concrets : le contrôle des ressources énergétiques. L’Algérie, qui mise sur le Niger pour diversifier ses approvisionnements en hydrocarbures, a investi massivement dans deux projets stratégiques : l’exploitation du champ pétrolier de Kafra, exploité par Sonatrach via sa filiale SIPEX, et surtout, la construction du Gazoduc Transsaharien (TSGP). Ce dernier, d’une capacité de 30 milliards de mètres cubes de gaz par an, doit relier le Nigeria à l’Europe en transitant par le Niger et l’Algérie. Un projet pharaonique dont la viabilité dépend entièrement de la stabilité de la bande saharienne. Or, la présence de groupes paramilitaires russes au sud de l’Algérie représente une menace majeure. Ces forces, déployées sous couvert de sécurité, pourraient facilement basculer vers des opérations de sabotage économique ou de chantage territorial. En envoyant ses propres troupes, Alger envoie un message clair : ses infrastructures énergétiques ne seront pas utilisées comme monnaie d’échange dans un jeu d’influence. Une position qui force Moscou à revoir sa stratégie au Sahel. Le Gazoduc Transsaharien, otage d’une rivalité géopolitique Le TSGP incarne à lui seul l’interdépendance croissante entre l’Algérie et le Niger. Pour Alger, ce gazoduc est bien plus qu’un simple pipeline : c’est l’avenir de son rôle de plaque tournante énergétique vers l’Europe. Un rôle que la Russie, fervente rivale dans la course au gaz africain, cherche précisément à fragiliser. En déployant l’ANP au Niger, l’Algérie ne défend pas seulement ses intérêts immédiats : elle sécurise un axe énergétique vital, tout en réduisant l’influence russe sur un corridor qui devrait, demain, acheminer des dizaines de milliards de mètres cubes de gaz vers le Vieux Continent. Une stratégie qui préfigure un rapport de force où l’Algérie, autrefois client inconditionnel de Moscou, devient désormais un acteur capable de dicter sa loi. L’alliance algéro-nigérienne, nouveau casse-tête pour le Kremlin Depuis des décennies, l’Algérie était le client numéro un de l’industrie de défense russe en Afrique. Engagée dans un réarmement massif depuis les années 2000, elle a acquis des dizaines de milliards de dollars d’équipements : chasseurs Su-30, systèmes S-300, chars T-90, et bien d’autres. Pourtant, aujourd’hui, Alger tourne le dos à son fournisseur historique pour contrer ses ambitions au Sahel. Une volte-face qui illustre l’ampleur de la crise entre les deux pays. Pour le Niger, qui cherche à se soustraire à l’isolement diplomatique et économique imposé par la junte après son coup d’État, cette alliance offre une échappatoire. Les troupes algériennes pourraient servir de protection face aux sanctions régionales, tout en ouvrant la voie à une coopération militaire et économique élargie. Pour la Russie, en revanche, cette réorientation constitute un revers stratégique majeur. L’hypothèse d’un contrôle exclusif de l’AES s’éloigne, laissant place à une cohabitation contrainte où Moscou devra composer avec un partenaire algérien plus que jamais déterminé. Le Sahara n’est plus le terrain de chasse réservé de la Russie : il devient le théâtre d’une rivalité ouverte, où chaque camp manie désormais des arguments économiques, militaires et diplomatiques. Et dans cette partie d’échecs saharienne, Alger vient de jouer un coup qui force Moscou à repenser toute sa stratégie en Afrique de l’Ouest. Une nouvelle donne pour l’AES : entre dépendances et souveraineté retrouvée L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, se voulait un rempart contre l’ingérence occidentale. Pourtant, elle se retrouve aujourd’hui au cœur d’un conflit d’influence bien plus subtil, opposant deux puissances dont les intérêts divergent radicalement. La présence de l’ANP au Niger confirme que l’AES n’est pas un bloc monolithique : elle est un espace de négociation où chaque État pèse ses alliances en fonction de ses besoins immédiats. Pour Alger, le déploiement militaire au Niger est un pari risqué, mais calculé. En sécurisant ses intérêts énergétiques et en affaiblissant l’emprise russe sur le Sahel, l’Algérie renforce sa position de puissance régionale incontournable. Une position qui, demain, pourrait bien faire d’elle le nouveau maître du jeu saharien. Par Oumou Salifou — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ActualitésTous les articles