21 juin 2026

Eveil des Nations

Média panafricain dédié à l'éveil politique et culturel des nations africaines.

Mauritanie : regard sur la politique économique

Par Issa Cheiguer

La controverse sur les carburants a eu au moins un mérite : elle a tiré de son silence la politique économique mauritanienne. Elle a forcé des choix à s’exprimer, des chiffres à circuler, des positions à se confronter.

 Je l’ai rejointe dans une première contribution. J’y reviens aujourd’hui, non pour rouvrir le même dossier, mais pour regarder plus loin : vers les fondamentaux de l’économie, vers les promesses du gaz, vers un filet social dont les chiffres les plus récents révèlent une réalité plus large qu’on ne le pensait.

 Je n’écris toujours qu’en citoyen attentif, sans autre légitimité que celle des faits vérifiés.

La cohérence des politiques : une nuance sur l’ordre des décisions

Ma première contribution avait reconnu la légitimité du choix d’instrument, l’ajustement des prix accompagné de transferts ciblés, tout en notant que la Banque centrale signale aussi un excès de liquidités bancaires parmi les sources d’inflation. Ce point mérite un approfondissement.

M. Sidi Mohamed Biya, éminant économiste[1], a formulé une nuance que je cite parce qu’elle est juste. Face à un choc énergétique, la réponse cohérente est précisément celle qui a été suivie: une répartition des rôles entre la politique monétaire, agissant sur la demande et les anticipations d’inflation, et le transfert ciblé, protégeant le revenu réel sans alimenter une demande globale. Un transfert vers les ménages vulnérables ne crée pas de pression inflationniste au même titre qu’une expansion budgétaire générale. C’est sa raison d’être.

Le séquençage, souvent omis dans ce débat, le confirme. Les décisions sociales du gouvernement datent du 31 mars 2026.[2] Le relèvement du taux directeur est intervenu le 18 mai 2026.[3] La Banque centrale a donc agi après l’arbitrage gouvernemental, non avant. Ce n’est pas « on relâche, puis on resserre » : c’est l’inverse. La critique d’une incohérence séquentielle perd une partie de son fondement.

Reste un angle mort réel. L’inflation mauritanienne n’est pas seulement importée via les carburants. Elle est aussi alimentée, la Banque centrale le dit elle-même, par un excès de liquidités dans le système bancaire. Ce deuxième moteur, intérieur, est distinct du débat sur les carburants. C’est sur la liquidité bancaire et sur la composition de la dépense publique que la critique de la politique économique retrouve ses bases les plus solides.

Le socle macroéconomique : des chiffres qui contredisent le récit de fragilité

Avant toute conclusion sur la fragilité de l’économie mauritanienne, quelques repères objectifs s’imposent.

La dette publique se situe autour de 42 % du PIB, jugée soutenable par le FMI avec un risque de surendettement modéré.[4] Les recettes publiques avoisinent 22,5 % du PIB, en hausse grâce aux nouvelles mesures fiscales. Les réserves de change couvrent environ 6,4 mois d’importations, niveau confortable. La croissance a atteint 4,0 % en 2025, avec un rebond attendu en 2026, porté par le démarrage de la production gazière.[5]Le FMI salue une gestion budgétaire prudente, ancrée sur une règle qui protège la dépense des soubresauts des matières premières.[6]

Ce tableau ne décrit pas une économie en rupture. Il décrit une économie sous tension, avec des chantiers structurels encore ouverts.

Le gaz : une promesse que rien ne garantit automatiquement

Fin 2024, le projet Greater Tortue Ahmeyim a livré son premier gaz. Les premières cargaisons de GNL ont suivi en 2025, et la production monte progressivement vers sa capacité nominale.[7] La Mauritanie est désormais producteur de gaz. Ce n’est pas rien.

Mais la rente n’est pas une transformation. Elle peut en financer une, à condition que les institutions s’y emploient sérieusement. Les routes, l’énergie accessible, les écoles, la justice, le secteur privé productif : voilà ce que la rente peut acheter si elle est bien orientée. Un signal récent va dans ce sens. En mars 2026, la Banque centrale a annoncé un partenariat avec la Société islamique pour le développement du secteur privé (ICD), mobilisant environ 900 millions de dollars en financements islamiques pour les entreprises mauritaniennes.[8] C’est un pas utile. Mais le contenu local ne se décrète pas : il se construit par la formation, la sous-traitance encadrée et le temps.

La vraie souveraineté : stocks, règles, concurrence

La Mauritanie importe la quasi-totalité de ses carburants raffinés : environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence par an.[9] Ses capacités de stockage restent limitées, et sa logistique de distribution est concentrée entre quelques opérateurs. Cette dépendance a un coût en devises et une vulnérabilité réelle à chaque choc mondial.

La souveraineté qui mérite d’être discutée n’est pas une notion abstraite. C’est une résilience concrète : des stocks suffisants, des règles de concurrence transparentes, une capacité à surveiller les marges et à arbitrer entre opérateurs. Le gaz, en réduisant progressivement la facture énergétique pour l’électricité, allégera à terme la pression sur les réserves de change. Mais l’effet sur les carburants de transport ne sera ni immédiat ni direct.

Le social : les chiffres qui changent l’image

C’est ici que les informations les plus récentes obligent à réviser le cadrage initial de ce débat.

Lors d’une réunion avec les représentants des syndicats les plus représentatifs, le 11 juin 2026, le Président de la République a rendu publics les chiffres de l’effort social en cours.[10] Sur le seul poste du soutien aux prix de l’énergie, l’État avait déjà mobilisé l’équivalent de 4,06 milliards MRU. Ce montant devrait atteindre 13 milliards MRU d’ici la fin de l’année. Parallèlement, des aides alimentaires sont versées à 155 000 familles supplémentaires, et des transferts monétaires touchent 352 000 ménages à travers tout le pays, soit près de trois fois plus que les 124 000 initialement annoncés. Plus de 42 500 fonctionnaires civils et militaires, ainsi que 27 600 retraités, bénéficient d’un soutien exceptionnel. L’enveloppe totale des interventions sociales devrait dépasser 14,8 milliards MRU sur l’année en cours.

Ces chiffres éclairent trois points du débat.

D’abord, la couverture réelle du dispositif. La critique portant sur le faible nombre de bénéficiaires mérite d’être révisée : 352 000 ménages, c’est un effort significatif, comparable à la couverture du programme Tekavoul à pleine capacité. Le registre social national a démontré ici son utilité.

Ensuite, la question du coût. Le soutien aux prix de l’énergie (13 milliards MRU attendus en 2026) dépasse largement l’estimation du plafonnement pur présentée dans la première contribution (environ 5 milliards MRU pour le seul gasoil). Mais les deux chiffres ne sont pas directement comparables : le « soutien aux prix de l’énergie » couvre un périmètre plus large que la seule taxe pétrolière sur les carburants de transport, et comprend vraisemblablement l’électricité et d’autres formes d’énergie. Une décomposition plus précise de cette enveloppe est nécessaire pour trancher.

Enfin, la nature de l’approche retenue. L’État a opté pour une combinaison : ajustement partiel des prix, soutien sectoriel à l’énergie, transferts ciblés multiples. Cette hybridation a un coût total qui dépasse probablement celui d’une option pure appliquée avec rigueur. C’est le prix d’un choix qui protège, même imparfaitement, sans exposer brutalement les ménages à la totalité du choc.

Les prestations versées via Tekavoul et le registre social national demeurent pourtant modestes au regard des besoins réels. Le vrai chantier, que ces chiffres rendent visible, est de rendre ces transferts réguliers plutôt que ponctuels, et de revaloriser progressivement leur montant.

M. Yahya Ould Amar, économiste et banquier, a rappelé dans une tribune récente que le pauvre ne doit jamais être la variable d’ajustement des choix économiques.[11] Cette exigence ne s’oppose pas au transfert ciblé. Elle le commande. La subvention universelle, en apparence sociale, sacrifie deux fois le plus pauvre : elle dépense d’abord pour les plus aisés (ceux qui consomment le plus de carburant), puis creuse un déficit que les mêmes ménages vulnérables absorberont lors du prochain resserrement.

Les chantiers qui décideront de la suite

Le socle macroéconomique est solide. La rente gazière est en marche. Le filet social est réel, et plus large qu’on ne le pensait. Ce qui manque encore, c’est la transformation : construire une économie capable de créer de la valeur au-delà de la rente et de la dépense publique.

Cela passe par l’investissement dans le capital humain, car aucune richesse naturelle ne remplace une école qui forme. Par la correction des déséquilibres régionaux, pour que la croissance se voie dans tout le pays, pas seulement à Nouakchott. Et par des institutions qui fonctionnent avec constance, au-delà des cycles politiques et économiques.

Conclusion

La première mission d’une économie est de gérer ses équilibres. La seconde, plus difficile, est de rendre la prospérité durable et partagée. Ces deux missions ne s’opposent pas. Mais elles n’avancent pas au même rythme.

Le débat sur les carburants a eu une vertu. Il a rappelé que protéger les plus vulnérables et tenir les comptes publics ne sont pas deux objectifs contradictoires. Ils exigent les mêmes instruments : la rigueur dans le ciblage, la régularité dans le versement, la transparence dans la dépense. Ce n’est pas une question de générosité. C’est une question de méthode.

Une économie qui sait compter doit aussi savoir construire, et savoir qui elle protège.

A propos d’Issa Cheiguer

Issa Cheiguer est un expert mauritanien en finance, investissement et conseil stratégique. Président-directeur général de Finance Conseil Investissement (FCI), il accompagne les entreprises et les investisseurs dans la structuration de leurs projets et la mobilisation de financements. Il intervient sur les questions de développement du secteur privé et d’attractivité économique de la Mauritanie. Son expertise couvre le conseil financier, l’investissement et l’accompagnement des projets à fort impact.

[1] M. Sidi Mohamed Biya, diplômé de l’ENSAE Paris, ancien Ministre des Finances, Président de l’Autorité de Régulation du Marché Financier de Mauritanie (ARMF). Nuance formulée dans le cadre d’une contribution personnelle au débat, créditée ici avec son accord.

[2] Conseil des ministres du 31 mars 2026 et presse nationale (infoplus.mr, rapideinfo.mr). Montants exprimés en ouguiyas nouvelles (MRU) ; 1 MRU = 10 anciennes ouguiyas.

[3]Banque centrale de Mauritanie, communiqué du Conseil de politique monétaire du 18 mai 2026 : taux directeur porté de 6,0 % à 6,5 %.

[4] Fonds monétaire international, Rapport pays n° 25/170 ; ministère des Finances, Rapport économique et financier : dette publique d’environ 42 % du PIB, recettes publiques d’environ 22,5 % du PIB, réserves de change d’environ 6,4 mois d’importations.

[5] Fonds monétaire international, communiqué du 10 avril 2026 : croissance de 4,0 % en 2025. Banque africaine de développement, Perspectives économiques en Mauritanie 2025-2026 : déficit courant proche de 7,5 % du PIB, rebond attendu en 2026.

[6] Fonds monétaire international, communiqué de la cinquième revue des accords FEC/MEDC, janvier 2026 : gestion budgétaire prudente, règle budgétaire protégeant la dépense de la volatilité des matières premières.

[7]Projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA), conduit avec le Sénégal (BP, opérateur principal ; Kosmos Energy) : premier gaz livré en décembre 2024 ; première phase de production en montée en puissance vers une capacité nominale de 2,4 millions de tonnes de GNL par an.

[8]Banque centrale de Mauritanie, lettre d’information de mars 2026, publiée le 9 avril 2026 : partenariat avec la Société islamique pour le développement du secteur privé (ICD), 900 millions de dollars américains en financements conformes à la finance islamique, destinés aux investissements structurants et aux entreprises mauritaniennes.

[9] Ministre de l’Énergie et du Pétrole, déclarations rapportées par l’Agence mauritanienne d’information (AMI), mai 2026 : importations annuelles d’environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence.

[10] Agence mauritanienne d’information (AMI) et presse nationale (Al Akhbar, 12 juin 2026) : déclarations du Président de la République lors d’une réunion avec les représentants des syndicats les plus représentatifs, le 11 juin 2026. Les montants sont exprimés en ouguiyas (ancienne unité monétaire, toujours utilisée dans le langage courant) et sont ici convertis en MRU : 40,6 milliards d’ouguiyas = 4,06 milliards MRU ; 130 milliards d’ouguiyas = 13 milliards MRU ; 148 milliards d’ouguiyas = 14,8 milliards MRU.

[11] Yahya Ould Amar, économiste et banquier, « Sortir de la pauvreté : l’angle mort moral de l’économie mondiale », Kapitalis, 4 juin 2026.

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes