Le Niger face à sa dépendance énergétique : derrière l’emballement des convois algériens, une faille majeure dans la gestion du pétrole Politique Par Oumou Salifou - 5 novembre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture9 min×1 Ce qui devait passer pour une victoire diplomatique et énergétique a surtout révélé une crise structurelle bien plus profonde. L’arrivée spectaculaire de 53 citernes algériennes, chargées de 1,65 million de litres de carburants, a été célébrée à Agadez par les plus hautes autorités nigériennes. Officiellement, il s’agissait d’une solution d’urgence pour combler les tensions d’approvisionnement en super au Niger. Pourtant, derrière les trompettes et les discours de gratitude, se cache une réalité troublante : comment un pays produisant plus d’un million de litres de super par jour en est-il arrivé à importer massivement pour satisfaire son marché intérieur ? De l’excédent exportable à l’aggravation des pénuries : les chiffres qui trahissent une gestion défaillante Les données officielles de la SORAZ, raffinerie de Zinder, dessinent une courbe pour le moins inquiétante. En 2023, le Niger exportait encore 37,69 millions de litres de super excédentaire. Mais dès 2024, ce volume tombe à zéro. La production annuelle de 345,34 millions de litres est entièrement réallouée à la consommation domestique — ou pire, semble-t-il, à des ventes précipitées pour renflouer les caisses. En 2025, la tendance se confirme : sur les 56,88 millions de litres produits en janvier et février, aucun excédent n’est même déclaré. Où sont passés les stocks autrefois exportés ? Pourquoi la stratégie de réserve n’a-t-elle pas été anticipée ? Le mystère s’épaissit quand on découvre que la SONIDEP, chargée de la distribution, cumule une dette colossale de plus de 418 milliards de FCFA. Comment une entreprise recevant des centaines de millions de litres de carburants peut-elle se retrouver dans une telle situation financière ? Les ventes sont-elles entièrement recouvrées ? Les créances douteuses s’accumulent-elles ? Les réponses manquent cruellement, alors que les stocks nationaux s’épuisent et que les stations-service affichent des ruptures quotidiennes. Les stocks de précaution sacrifiés : survie à court terme ou effet d’aubaine ? Des informations émanant de milieux bien informés laissent entendre que des ventes massives de stocks stratégiques auraient été réalisées pour dégager des liquidités immédiates. Certains évoquent même l’affaiblissement des réserves destinées à la maintenance de la raffinerie. Si ces pratiques étaient confirmées, elles signifieraient que le Niger a préféré consommer ses réserves de sécurité plutôt que de résoudre des problèmes de trésorerie structurels. Or, une saine gestion énergétique impose une planification rigoureuse des périodes d’arrêt technique et un mécanisme crédible de reconstitution des stocks. Sans quoi, comment parler de souveraineté énergétique ? Comment garantir la disponibilité permanente des produits essentiels dans un pays où la consommation ne cesse de croître ? Le Nigeria est-il le bouc émissaire de cette crise ? Un autre facteur, moins médiatisé, explique en partie la crise actuelle : la disparition progressive des approvisionnements informels en provenance du Nigeria. Pendant des années, une partie du marché nigérien était alimentée par du carburant introduit en fraude depuis le voisin du Sud. Mais avec la fin des subventions nigérianes, cette essence est devenue plus chère et donc moins compétitive. Parallèlement, le renforcement des contrôles frontaliers a limité les entrées clandestines. Résultat ? En mars 2025, la SONIDEP ne recevait plus que 25 citernes par jour de la SORAZ, alors que les besoins nationaux s’élèvent à 50 citernes quotidiennes. Les circuits parallèles, bien qu’illégaux, assuraient autrefois jusqu’à 50 % de l’approvisionnement. Leur effondrement a révélé l’incapacité des chaînes officielles à répondre à la demande. Pourquoi les autorités n’ont-elles pas anticipé cet écueil ? Pourquoi les capacités de stockage et d’importation n’ont-elles pas été renforcées plus tôt ? Autant de questions qui restent sans réponse, alors que les populations subissent les conséquences des ruptures de stock. Le paradoxe malien : une solidarité coûteuse aux dépens du marché nigérien ? En novembre 2025, le Niger a réquisitionné des transporteurs pour acheminer 82 camions-citernes de carburant vers le Mali, alors que ce pays subissait un blocus imposé par le JNIM. Une opération présentée comme un geste de solidarité régionale, mais qui a suscité de vives critiques. Quatorze transporteurs ont été suspendus et dix-neuf conducteurs ont perdu leur permis pour avoir refusé de participer à cette réquisition. Pourtant, au même moment, la situation des stocks nationaux s’avérait déjà extrêmement tendue. Comment justifier une telle décision alors que le Niger lui-même peinait à satisfaire ses besoins ? Les responsables ont-ils évalué avec précision les capacités disponibles avant d’engager ces convois vers Bamako ? Aujourd’hui, alors que des citernes algériennes arrivent sous les applaudissements officiels, force est de constater que les priorités énergétiques ont été ébranlées par des choix contestables. L’Algérie, partenaire de dernier recours ou révélateur d’un échec national ? Le partenariat avec l’Algérie ne doit pas être diabolisé. Avec des capacités de raffinage importantes et une proximité géographique indéniable, Alger représente un allié naturel pour Niamey. Mais cette collaboration intervient dans un contexte pour le moins édifiant. Face aux pénuries généralisées, au déficit de produits pétroliers et à la suspension des exportations de super et de gasoil pour privilégier le marché intérieur, le Niger semble avoir perdu le contrôle de son propre approvisionnement. Cette arrivée de carburant algérien pose une question fondamentale : s’agit-il d’une stratégie de contournement ou d’un aveu déguisé d’impuissance ? Pourquoi, en 2026, un pays producteur comme le Niger doit-il recourir à des importations massives pour sécuriser son énergie, alors qu’il dispose d’une raffinerie nationale ? La fin des illusions : produire du pétrole ne suffit pas à garantir la souveraineté énergétique Le Niger dispose de pétrole, d’une raffinerie et d’une expérience en commercialisation. Pourtant, il se retrouve aujourd’hui dépendant de l’étranger pour des volumes qui devraient être couverts par ses propres capacités. Ce non-sens s’explique par des carences de gestion, une opacité financière et des choix politiques discutables. Pour sortir de cette impasse, il ne suffit pas d’importer des citernes ou d’accueillir des partenaires étrangers sous les ovations. Il faut auditer l’intégralité de la chaîne pétrolière : stocks disponibles, réelles capacités de raffinage, circuit de distribution, situation financière de la SONIDEP et niveau des réserves stratégiques. Il faut aussi identifier les responsabilités et exiger des réponses chiffrées, sans lesquelles aucune réforme durable ne sera possible. Ce que le Niger doit impérativement clarifier Où sont passés les excédents de super exportés en 2023 et avant ? Ont-ils été vendus à perte, exportés illicitement ou consommés sans trace ? Quel est le niveau réel des réserves stratégiques aujourd’hui ? Ont-elles été mobilisées pour des raisons financières ou techniques ? Pourquoi le déficit de super a-t-il atteint 196,62 millions de litres sur les huit premiers mois de 2026, contre seulement 47,25 millions en 2024 ? La SONIDEP est-elle en mesure de maîtriser ses créances et ses dettes, ou doit-on craindre de nouvelles crises d’approvisionnement ? Les ressources allouées à la grande maintenance de la SORAZ sont-elles intactes, ou ont-elles été détournées au profit d’autres urgences ? À quelles conditions financières le carburant algérien a-t-il été acheté ? Cette opération a-t-elle engendré des pertes pour la société nationale ? Le Niger mérite mieux que de devoir compter sur la générosité de ses voisins pour faire fonctionner son économie. Le jour où les autorités répondront clairement à ces questions, ce pays retrouvera peut-être sa véritable souveraineté énergétique — celle qui ne se mesure pas à l’aune des camions-citernes importés, mais à celle de la transparence, de la rigueur et de la responsabilité. Par Oumou Salifou — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)PolitiqueTous les articles