2 juin 2026

Eveil des Nations

Média panafricain dédié à l'éveil politique et culturel des nations africaines.

Espace civique au Burkina Faso : quand les libertés reculent sous les juntes

espace civique au Burkina Faso : quand les juntes étouffent les voix dissidentes

La semaine dernière au Burkina Faso, deux événements ont marqué un tournant inquiétant pour les libertés fondamentales : l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB). Ces mesures, prises dans un contexte de tensions sociales croissantes, illustrent une stratégie de répression systématique contre les acteurs civils sous le régime militaire actuel.

l’imam Kindo, figure critique du pouvoir, disparu dans des circonstances troubles

Quelques jours avant la fête de la Tabaski, des témoins ont rapporté l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo par des hommes encagoulés, identifiés comme des policiers et des militaires. Cette figure religieuse, loin d’être marginale, était connue pour son esprit critique, y compris envers le capitaine Ibrahim Traoré, comme en témoigne Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil :

« L’imam Kindo n’était pas une personnalité anodine au Burkina Faso. Il a même été, à l’origine, un soutien du capitaine Ibrahim Traoré, tout en conservant une distance critique face aux décisions gouvernementales. Son arrestation brutale montre une volonté d’écraser toute voix discordante, même au sein des rangs alliés. »

L’imam s’était notamment opposé à un projet de loi visant à réguler les pratiques religieuses, en particulier les prières en public, perçu comme une atteinte aux libertés individuelles.

des réactions immédiates et une bataille de l’information

La nouvelle de son interpellation a provoqué des manifestations spontanées, rapidement réprimées. Plusieurs blessés et une vingtaine d’arrestations ont été signalés. La Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) a multiplié les appels au calme, tandis qu’une vague de désinformation a submergé les réseaux sociaux : un faux communiqué annonçant sa mort a circulé, avant d’être démenti par le procureur général. Certaines vidéos, prétendument montrant des exactions, présentent des incohérences flagrantes et pourraient être générées par intelligence artificielle, selon les vérifications menées.

l’UGEB suspendue : un syndicat étudiant muselé pour ses critiques

Autre symbole fort de ce durcissement : la suspension pour trois mois, renouvelable, de l’UGEB, principal syndicat étudiant du pays, fondé en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été interpellés. Les autorités leur reprochent une « apologie du terrorisme » et une « démoralisation des forces de sécurité », après des prises de position publiques dénonçant une « guerre civile » et l’« incapacité manifeste » des dirigeants à rétablir la sécurité.

« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme, c’est un procédé classique dans la région. Dès qu’une voix s’élève contre les juntes, elle est immédiatement étiquetée comme ennemie de l’État ou alliée des groupes armés. C’est une tactique devenue monnaie courante au Sahel, appliquée sans distinction au Burkina Faso, au Mali et au Niger. »

Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS)

une répression qui s’étend à toute la région du Sahel

Ces événements ne sont pas isolés. Au Burkina Faso, comme au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains observent une restriction progressive de l’espace civique. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et limitations de la liberté d’expression se multiplient, brouillant les frontières entre critique politique, expression syndicale et infraction pénale. Pour l’ADS, cette dynamique régionale révèle une stratégie coordonnée des régimes militaires pour museler toute opposition.

que reste-t-il de la contestation ?

Malgré la répression féroce, des voix persistent, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid, de l’ADS, analyse :

« Nous savons que le combat sera long : nous nous opposons à trois régimes militaires qui étouffent les libertés. Pourtant, chaque jour, nous gagnons du terrain. Leurs promesses initiales de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme se sont révélées creuses. Les populations sahéliennes réalisent peu à peu la supercherie. Elles se détournent de ces putschistes, dont le régime vacille. »

Newton Ahmed Barry, plus optimiste, estime que les excès du pouvoir pourraient précipiter sa chute :

« Une force qui abuse de la terreur finit toujours par s’effondrer sous le poids de ses propres excès. Ibrahim Traoré et son régime ne feront pas exception. La société burkinabè, malgré les pressions, ne pliera pas. Elle réagira. »

appels à la mobilisation internationale

Les organisations de défense des droits humains exhortent la communauté internationale à ne pas rester silencieuse. Elles rappellent que l’ambiguïté et le silence ne font qu’alimenter les dérives autoritaires. Pour Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel à Human Rights Watch :

« Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles pacifiques. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas croire que condamner les juntes serait contre-productif. Au contraire : l’indifférence légitime l’injustice. »

Plus largement, la question de la légitimité des régimes militaires se pose avec acuité. Human Rights Watch insiste :

« Il faut nommer les dérives pour ce qu’elles sont : des violations flagrantes des droits humains. La confiscation du pouvoir par des putschistes ne peut devenir une norme acceptable. Le silence et la complaisance sont complices. »

Dans un Sahel en proie à l’instabilité, la défense des libertés fondamentales reste plus que jamais un enjeu majeur.

Copyright © All rights reserved. | Newsphere par AF themes