2 juin 2026

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Burkina Faso : le panafricanisme face aux réalités des violences ethniques sous Ibrahim traoré

Depuis son coup d’État en septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré, jeune dirigeant du Burkina Faso, s’est imposé comme une figure emblématique du continent. Sa rhétorique, axée sur la dénonciation de l’impérialisme occidental, l’expulsion des troupes françaises et l’invocation constante de l’héritage de Thomas Sankara, a résonné fortement. Cette posture souverainiste a enflammé les réseaux sociaux, de Dakar à Lagos, le propulsant parmi les personnalités les plus populaires d’Afrique. Cependant, des organisations internationales de défense des droits humains révèlent, depuis son accession au pouvoir, des massacres ethniques perpétrés par ses milices contre la communauté peule, un peuple africain ancestral et transcontinental. Cet écart flagrant entre le discours et les actes soulève une question fondamentale : la prétention panafricaniste du régime peut-elle être maintenue face à ces faits accablants ?

Des violences ethniques documentées : les faits

Les 10 et 11 mars 2025, dans la ville de Solenzo et ses environs, au cœur de la région de la Boucle du Mouhoun, des miliciens armés des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), la force paramilitaire pro-gouvernementale instaurée par Traoré, ont perpétré des massacres de civils peuls à grande échelle. Human Rights Watch a analysé onze vidéos circulant sur les réseaux sociaux, montrant des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants morts ou agonisants, certains ligotés, tandis que des hommes en uniformes de milices locales déambulaient parmi eux. Dans l’une de ces séquences, une voix hors champ s’adresse directement à une femme peule : « Vous, les Peuls, vous croyez pouvoir prendre le contrôle du Burkina Faso ? Jamais ! Votre seule option ici, c’est de disparaître. » La dimension ethnique de ces atrocités est ainsi clairement formulée par les bourreaux eux-mêmes.

L’incident de Solenzo n’est ni un événement isolé ni une erreur de guerre. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, les violences ciblant les communautés peules ont connu une forte recrudescence, principalement en raison de l’intensification de l’utilisation des VDP. Les opérations de contre-insurrection contre les groupes armés islamistes ont estompé la distinction entre combattants et civils peuls, entraînant des abus généralisés. Un éleveur de soixante ans, ayant miraculeusement survécu à l’attaque du 11 mars dans la Boucle du Mouhoun, l’exprime sans détour : « Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré… avec le recrutement massif de VDP, la situation a basculé. »

Le bilan est alarmant. L’armée burkinabè et les VDP auraient tué au moins un millier de civils entre janvier et juillet 2024, selon l’organisation ACLED, et procédé à des disparitions forcées lors d’opérations antiterroristes. Le 25 février de la même année, l’armée avait sommairement exécuté au moins 223 civils, dont 56 enfants, dans les villages de Nondin et de Soro, situés dans la région du Nord. Ces tueries présentent, selon Human Rights Watch, les caractéristiques de crimes contre l’humanité.

La réaction du pouvoir face aux révélations sur les massacres de Solenzo s’est avérée aussi éloquente que les actes eux-mêmes. Le 22 mars 2025, Ibrahim Traoré a répondu aux publications de la presse internationale en les qualifiant de « médias impérialistes mensongers » cherchant à diviser les Burkinabè, avant de menacer ceux qui « se laissent manipuler » de les « aligner » et de les « allumer comme les autres ». Ces menaces ont rapidement été suivies d’effets concrets : cinq membres d’une ONG ayant dénoncé le massacre ont été enlevés en plein Ouagadougou par des agents des services de sécurité. Le ciblage ethnique n’était pas une dérive ; il semble avoir été anticipé, organisé et prémédité.

Le panafricanisme des pères fondateurs : une vision d’unité

Pour apprécier l’abîme idéologique entre les déclarations de Traoré et ses actions, il est essentiel de revenir aux sources du panafricanisme authentique. Ce mouvement, né au tournant du XXe siècle avec des figures telles que W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, puis structuré sur le continent par Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Julius Nyerere et Thomas Sankara lui-même, repose sur des principes philosophiques clairs : l’unité des peuples africains au-delà de leurs frontières et de leurs appartenances ethniques, la dignité intrinsèque de chaque individu africain, et la lutte contre toute forme d’oppression, y compris celle exercée par des dirigeants africains sur leur propre population.

Sankara, dont Traoré se réclame si souvent, était explicite sur ce point. Sa révolution de 1983 était fondée sur l’inclusion : il s’était efforcé de réconcilier les communautés rurales, de valoriser les cultures minoritaires, et n’aurait jamais cautionné l’extermination d’un groupe ethnique au nom d’une menace sécuritaire. Nkrumah, de son côté, avait théorisé que l’unité africaine était indissociable de la justice sociale interne : un État qui opprime une partie de sa population ne saurait être le moteur d’une émancipation continentale.

Un analyste burkinabè a formulé cette tension avec acuité : « À force de vouloir récupérer le passé pour masquer le présent, à force de vouloir s’ériger en héritier, on finit par imposer les chaînes que l’on prétendait ôter aux Africains. Une révolution sans justice ni liberté est une promesse vide qui ne profitera qu’à ceux qui détiennent le pouvoir. »

La contradiction fondamentale : une souveraineté à quel prix ?

Ibrahim Traoré a exhorté ses homologues africains à « cesser de se comporter comme des marionnettes qui dansent à chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles ». Cette formule, largement relayée en ligne, synthétise son positionnement : la souveraineté africaine contre les puissances étrangères. Or, une souveraineté qui s’exerce contre les Peuls du Burkina Faso, contre les journalistes emprisonnés, contre les partis politiques désormais dissous – le 29 janvier 2026, le gouvernement de la « Révolution progressive populaire » ayant dissous l’ensemble des formations politiques – n’est en aucun cas une souveraineté populaire. Il s’agit d’une autocratie militaire déguisée en révolution.

Le paradoxe central du régime Traoré réside ici : il prétend libérer l’Afrique de la domination extérieure tout en instaurant une domination intérieure fondée sur l’ethnicité. Les Peuls, dont une part significative de la population est présente dans plus de vingt pays africains, du Sénégal au Soudan, de la Guinée au Cameroun, constituent l’un des peuples les plus continentaux qui soient. Les persécuter au nom d’une identité nationale burkinabè étroite est un geste profondément anti-panafricaniste : c’est nier à un peuple africain sa légitimité sur le sol africain.

De surcroît, le rapprochement de Traoré avec la Russie contredit la rhétorique anti-impérialiste dans ses fondements mêmes. En 2024, la Russie a déployé l’Africa Corps, composé de mercenaires issus de l’ex-Groupe Wagner. Substituer la tutelle française à une tutelle russe, tout en laissant des milices massacrer des civils, n’est pas une révolution. C’est un simple changement de suzerain.

Le silence troublant d’une partie de la diaspora

Ce qui rend la situation encore plus préoccupante est l’indulgence dont bénéficie Traoré auprès d’une frange de l’opinion panafricaniste mondiale. Des personnalités comme le rappeur américain Meek Mill ont exprimé leur admiration pour « l’énergie et le cœur » du capitaine, parfois sans une connaissance approfondie des réalités politiques burkinabè. Les réseaux sociaux ont contribué à bâtir autour de lui un mythe, celui du jeune révolutionnaire africain pur et insoumis, au détriment d’une analyse rigoureuse de ses actions de gouvernance.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Un nationalisme mal informé a souvent servi à masquer les crimes de dirigeants africains, en habillant leur autoritarisme d’un vernis anti-colonial. La mission du panafricanisme authentique est précisément de résister à cette mystification : admirer la rupture avec la France sans s’interroger sur les massacres de Solenzo, c’est privilégier le symbole au détriment de la substance, le geste au détriment de la vie humaine.

La dignité peule : une question panafricaine essentielle

Le véritable critère d’une vision panafricaniste ne réside pas dans les discours prononcés lors de forums internationaux. Il se manifeste dans le sort réservé à la veuve peule de Solenzo, à l’éleveur déplacé de la Boucle du Mouhoun, à l’enfant de onze ans sorti vivant d’un tas de cadavres.

Nkrumah, Sankara et Lumumba n’ont pas versé leur sang pour qu’un chef militaire africain organise des pogroms contre ses propres citoyens. Le panafricanisme n’est pas une simple esthétique de la rupture avec l’Occident : c’est une éthique de la solidarité entre Africains. Et en ce sens, au regard de ses actes documentés, le bilan du capitaine Traoré interpelle autant qu’il divise.

Le capitaine Traoré, qui commande directement les forces armées et dirige le pays sans contrôles institutionnels, a déclaré en avril 2025 que le Burkina Faso était désormais engagé dans une « révolution progressive populaire ». Une révolution qui, pour les Peuls de la Boucle du Mouhoun, s’apparente malheureusement à une condamnation à mort ethnique.

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