Burkina Faso : la dématérialisation des services publics face au scepticisme populaire Actualités Par Ali Mahamane - 6 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture5 min×1 À Ouagadougou, les Journées nationales d’engagement patriotique et de participation citoyenne (JEPPC) servent de tribune au gouvernement de transition pour vanter ses avancées numériques. L’« Allée des services au peuple » expose ainsi des réalisations comme le e-casier judiciaire, le e-certificat de nationalité ou encore la digitalisation de l’Assurance maladie universelle (AMU). Pourtant, cette vitrine technologique ne convainc pas tout le monde. De nombreux observateurs estiment que les priorités sont inversées : à leurs yeux, la sécurité et l’éducation devraient passer avant toute autre urgence. Cet article examine les conséquences de cette politique et les perspectives qu’elle ouvre. Une dématérialisation qui divise La numérisation des services administratifs est présentée comme un progrès majeur. Mais elle est loin de faire l’unanimité. Si l’extension du e-casier judiciaire ou la numérisation des actes de justice sont techniquement saluées, leur utilité concrète pour la majorité des Burkinabè suscite de vives réserves. Avec un taux de pénétration d’Internet toujours inférieur à 20 % et une couverture 4G limitée aux grandes villes, l’administration numérique ressemble à un mirage pour une grande partie de la population. L’immatriculation en ligne à l’AMU, qui ne touche qu’environ 1,3 % des habitants, est présentée comme une réussite, mais elle ne reflète pas la réalité du terrain. Cette fracture numérique nourrit un sentiment d’exclusion : d’un côté, une minorité connectée qui peut tout faire en quelques clics ; de l’autre, des millions de citoyens privés d’accès aux services de base. Les attentes prioritaires des Burkinabè Pour beaucoup de Burkinabè, la digitalisation ne peut être une priorité tant que les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits. Deux urgences absolues se dégagent : la sécurité et l’éducation. La sécurité, socle indispensable de toute citoyenneté Comment envisager la dématérialisation des services publics dans un pays où plus de deux millions de personnes ont fui les violences terroristes ? Pour les déplacés internes, l’urgence n’est pas d’obtenir un document en ligne, mais de survivre, de se loger et de retrouver leurs terres. L’accès physique avant l’accès numérique : on ne numérise pas les services d’une commune sous contrôle terroriste ou dont les infrastructures de télécommunication ont été sabotées. Le droit à la vie avant le droit au e-service : la priorité vitale reste le rétablissement de la souveraineté territoriale et la sécurisation des personnes et des biens. Sans sécurité, l’État dématérialisé n’est qu’un spectre sans ancrage. L’éducation, préalable incontournable à l’inclusion numérique Même si la sécurité était rétablie et le réseau Internet déployé partout, un autre obstacle de taille demeure : l’analphabétisme. Une grande partie de la population ne maîtrise ni la lecture ni l’écriture, et encore moins l’outil informatique. Proposer des plateformes complexes à des citoyens qui n’ont pas eu accès à l’instruction de base est une aberration. La fracture de l’alphabétisation : l’illectronisme touche massivement les zones rurales et les populations les plus vulnérables. L’urgence scolaire : des milliers d’écoles restent fermées à cause du conflit. Investir massivement dans des serveurs et des plateformes virtuelles pendant que des générations d’enfants sont privées d’école constitue un contresens stratégique. Quel avenir pour la e-administration au Burkina Faso ? Les critiques ne visent pas à diaboliser le numérique, mais à rappeler l’ordre des priorités. Pour que la dématérialisation ait un sens, elle doit s’appuyer sur des fondations solides : la sécurité et l’éducation. C’est seulement lorsque ces piliers seront consolidés que les services en ligne pourront réellement profiter à tous. En attendant, le gouvernement doit répondre aux attentes pressantes de la population. Les réactions actuelles montrent que la voie choisie suscite de vives inquiétudes. L’avenir dira si les autorités sauront rééquilibrer leurs ambitions pour bâtir un développement inclusif et durable. Par Ali Mahamane — Journaliste / Rédacteur Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ActualitésTous les articles