Poulet importé au Gabon : après l’interpellation américaine, les Paris d’une filière sous pression A la Une Par Ali Mahamane - 6 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture7 min×1 L’échéance approche à grands pas. Alors que l’interdiction gabonaise d’importer du poulet de chair doit entrer en vigueur le 1er janvier 2027, les réactions se multiplient et les regards se tournent vers les prochaines étapes d’un dossier qui pourrait redessiner les équilibres commerciaux du pays. À moins de trois mois de l’application de la mesure, Libreville et Washington s’observent, et la question qui agite désormais les milieux économiques est simple : que va-t-il se passer après l’interpellation américaine devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ? Une décision gabonaise aux retombées encore incertaines Rien n’a été laissé au hasard. Dès mai 2025, les autorités gabonaises avaient annoncé leur intention de fermer le marché national au poulet de chair importé à partir du 1er janvier 2027. L’ambition affichée dépasse la simple protection commerciale : il s’agit de donner un souffle nouveau à la production locale, d’attirer des investissements dans l’aviculture, de créer des emplois en milieu rural et de réduire la dépendance alimentaire du pays. Cette orientation s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté alimentaire, préparée de longue date par un comité technique dédié. Mais les retombées de cette politique ne sont pas encore écrites, et c’est précisément ce flou qui alimente les débats. Washington passe à l’offensive sur le terrain commercial La réaction américaine n’a pas tardé. Pour Washington, la décision gabonaise pose un problème de conformité aux règles du commerce international, et le dossier a été porté devant l’OMC. Cette interpellation a déclenché une nouvelle séquence diplomatique entre les deux partenaires, dont l’issue reste ouverte. Le Conseil des ministres du 18 septembre 2026 a officiellement pris acte de cette démarche américaine et a demandé au gouvernement gabonais d’élaborer une stratégie pour prévenir un éventuel contentieux commercial. Une manière de reconnaître que la suite des événements pourrait peser lourdement sur les équilibres économiques du pays. Ce que pèsent réellement les importations de volaille L’enjeu n’a rien d’anecdotique. Le Gabon demeure fortement dépendant des importations de viande de volaille. Dans son examen des politiques commerciales du pays, l’OMC relevait que ces importations avaient atteint 97,7 millions de dollars en 2021. Plus récemment, en 2023, les achats de morceaux et abats congelés de volailles représentaient environ 86,3 millions de dollars, soit 2 % des importations totales du pays. Pour Libreville, cette dépendance constitue justement l’argument central d’une politique volontariste : transformer une dépense colossale en opportunité pour les producteurs, éleveurs, provendiers, transformateurs et distributeurs locaux. Reste à savoir si la filière nationale sera en mesure de répondre à la demande dans les délais impartis. Les marges de manœuvre juridiques brandies par Libreville Le Gabon n’a pas été condamné par l’OMC, et le dossier se situe encore dans une phase de contestation et de discussions. Le ministre de l’Agriculture, Pacôme Kossy, a assuré que le gouvernement préparait sa réponse juridique et diplomatique « avec sérénité ». Libreville entend exploiter les flexibilités prévues par le droit commercial international, notamment celles réservées aux pays en développement. L’article XVIII du GATT, qui peut permettre sous certaines conditions de protéger des industries naissantes, est explicitement cité. Une carte juridique que les autorités comptent jouer pour défendre une filière encore fragile. Quand la protection du marché rencontre la lutte contre la vie chère Le pari n’est pas sans risque. Une interdiction brutale des importations pourrait exercer une pression sur l’offre disponible et, potentiellement, sur les prix si la production nationale ne parvient pas à prendre rapidement le relais. Or la lutte contre la vie chère reste une préoccupation majeure des autorités gabonaises. La suite dépendra donc largement de la capacité du pays à produire en quantité suffisante, mais aussi à produire mieux. Éleveurs capables de tenir le rythme, aliments pour volailles accessibles, abattoirs et infrastructures de conservation adaptés, réseau de distribution efficace : les conditions à remplir sont nombreuses. La compétitivité dépendra aussi du coût de l’énergie, des intrants, du transport et de l’accès au financement. Des expériences africaines observées de près Le gouvernement gabonais assure vouloir tirer les enseignements d’autres pays du continent, notamment le Sénégal et le Cameroun, qui ont adopté différentes politiques de soutien à leurs filières avicoles. Mais Libreville reconnaît que chaque pays possède ses propres contraintes et que les modèles ne peuvent être transposés mécaniquement. Ces expériences nourrissent la réflexion sur les perspectives à long terme, sans pour autant offrir de solution toute faite. Un dossier qui dépasse largement la question du poulet Derrière les cartons de poulets congelés se dessine une confrontation entre deux visions. D’un côté, Washington défend ses intérêts commerciaux et le respect des règles multilatérales. De l’autre, Libreville revendique le droit de renforcer sa souveraineté alimentaire et de faire émerger une industrie nationale. Le calendrier rend la situation particulièrement sensible : le 1er janvier 2027 approche, tandis que le gouvernement gabonais cherche encore à finaliser sa stratégie juridique et diplomatique. Les prochaines semaines seront donc décisives. Le dossier pourrait finalement devenir un cas d’école pour le Gabon : celui d’un pays qui tente de passer d’une économie dépendante des importations alimentaires à une économie capable de produire davantage pour son propre marché. La question n’est plus seulement de savoir si le Gabon peut interdire le poulet importé. Elle est de savoir s’il peut protéger temporairement sa filière sans fragiliser son approvisionnement ni s’exposer à une condamnation commerciale internationale. À Libreville comme à Washington, la bataille de la volaille ne fait donc que commencer. Par Ali Mahamane — Journaliste / Rédacteur Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)A la UneTous les articles