43 mois de blocus JNIM : le Mali étranglé par la guerre du carburant
Depuis septembre 2025, les routes d’approvisionnement du Mali sont devenues des champs de bataille. Le groupe jihadiste JNIM a imposé un blocus des convois de carburant, plongeant le pays dans une pénurie qui touche transports, électricité, écoles et hôpitaux. Un an après, cette stratégie d’asphyxie économique révèle une faille majeure du pouvoir militaire : son incapacité à sécuriser les artères vitales de la nation.
Une arme économique plus qu’un simple blocus
Le 7 septembre 2025, une vidéo d’Abou Houzeïfa Bina Diarra, figure du JNIM, annonçait l’interdiction d’acheminer du carburant vers le Mali depuis les pays voisins, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Guinée. Dans la foulée, les activités de la société de transport Diarra Transport étaient visées.
Au départ, les autorités ont tenté de minimiser, parlant d’accidents ou de difficultés liées aux pluies. Mais dès le 14 septembre, l’attaque d’un important convoi de citernes sur l’axe Kayes-Bamako a levé le voile. Les attaques se sont ensuite multipliées sur les routes commerciales. Une enquête de Bellingcat a documenté, dès l’automne 2025, plus de 130 citernes détruites.
Les cibles ne sont pas choisies au hasard. Le Mali, pays enclavé, dépend fortement des importations de carburant par route. Les axes reliant Bamako aux ports et frontières sénégalaises et ivoiriennes sont vitaux. En s’attaquant à ces convois, le JNIM frappe un nerf stratégique : presque tous les secteurs économiques dépendent du carburant.
Le carburant, nerf de la crise
À Bamako, les stations-service ont rapidement affiché des files interminables, fermé ou rationné. La pénurie a fait exploser les prix sur les marchés parallèles, renchérissant les transports. Des pénuries ont également été signalées à Ségou, Mopti et San.
Le mécanisme est implacable : chaque camion-citerne immobilisé ralentit des dizaines d’activités. Les taxis et transports interurbains augmentent leurs tarifs ou réduisent leurs rotations. Les marchandises coûtent plus cher à transporter, les commerçants répercutent, et les ménages voient leur pouvoir d’achat fondre.
Le carburant devient ainsi une composante du prix de presque tout. Le secteur électrique, dépendant des groupes électrogènes, est aussi touché. Des analyses d’images satellitaires ont montré une baisse de l’éclairage nocturne de Bamako pendant la crise.
Écoles, hôpitaux : toute la société paie
L’impact ne se limite pas aux entreprises. Les écoles et universités ont été perturbées, parfois fermées. Les déplacements étant difficiles, enseignants et étudiants ne pouvaient plus rejoindre leurs établissements.
Le secteur de la santé est durement frappé. Médecins sans frontières (MSF) a signalé que les pénuries de carburant compliquaient les déplacements des patients, limitaient l’alimentation électrique des structures médicales et ralentissaient les évacuations. À l’hôpital du Point G, à Bamako, MSF a constaté une baisse de 15 % des consultations dans son programme contre les cancers du sein et du col de l’utérus.
Dans les villes de l’intérieur comme Bla, San ou Mopti, la situation est encore plus critique. Moins de capacité d’absorption que la capitale, les conséquences deviennent rapidement systémiques : groupes électrogènes à l’arrêt, transports réduits, commerces en berne. Le blocus se mue en crise sociale.
Une humiliation stratégique pour la junte
Pour le JNIM, cette stratégie est redoutable : elle frappe le pouvoir sans avoir à prendre Bamako. En rendant les routes dangereuses, le groupe dissuade les transporteurs, sans avoir besoin de contrôler chaque station-service.
Cette campagne est particulièrement embarrassante pour la junte d’Assimi Goïta. Le régime a fait de la souveraineté et de la reconquête territoriale son discours central, rompant avec des partenaires occidentaux, mettant fin à MINUSMA et renforçant les liens avec la Russie. Mais la crise du carburant pose une question concrète : à quoi sert cette stratégie sécuritaire si l’État ne peut pas garantir le passage d’un camion-citerne jusqu’à sa capitale ?
Des convois escortés par l’armée ont réussi à rejoindre Bamako, parfois célébrés comme des victoires. Mais que l’arrivée de quelques citernes soit un événement national en dit long sur la gravité de la crise. Chaque convoi est une démonstration de force, mais aussi l’aveu que le ravitaillement ordinaire est devenu une opération militaire.
Le 25 avril : la crise atteint le cœur du pouvoir
Le 25 avril 2026, des attaques coordonnées ont frappé plusieurs localités et positions militaires, notamment Kati, Bamako, Mopti, Gao et Kidal. Le général Sadio Camara, ministre de la Défense, a été mortellement blessé lors de l’attaque contre sa résidence à Kati, et sa mort a été confirmée par le gouvernement.
Un choc pour un régime dont la légitimité repose sur la sécurité. Quelques mois plus tôt, il devait escorter des convois de carburant ; en avril, le cœur de son appareil sécuritaire était touché. Le symbole est fort : pendant que la junte promettait de reprendre le contrôle du territoire, les groupes armés démontraient leur capacité à asphyxier l’économie et à frapper près de Bamako.
Un an après, l’économie reste otage de l’insécurité
La crise n’est pas terminée. Le 2 septembre 2026, une attaque contre un convoi entre Fana et Ségou a encore fait des victimes et incendié des citernes. Selon des évaluations publiées en 2026, plus de 300 citernes auraient été détruites depuis le début du blocus.
Ces chiffres sont à manier avec prudence : l’accès au terrain est limité et les informations des belligérants sont difficiles à vérifier. Cette opacité est devenue un problème en soi.
Derrière les chiffres, une réalité simple : un pays ne peut pas fonctionner quand ses routes d’approvisionnement sont des zones de guerre. Le JNIM a transformé l’enclavement du Mali en arme stratégique, et la junte peine à apporter une réponse durable.
Quand sécuriser l’économie devient une bataille
Un an après le début du blocus, le carburant est devenu un indicateur de la crise malienne. Chaque citerne qui atteint Bamako témoigne à la fois de la capacité de réaction de l’État et de son incapacité à normaliser la situation.
Le JNIM a compris que conquérir une capitale n’est pas nécessaire pour fragiliser un régime ; il suffit de couper ses approvisionnements. Pour la junte, le défi dépasse la lutte antiterroriste : il faut rétablir la circulation, protéger les infrastructures économiques et restaurer la confiance des transporteurs et des entreprises.
C’est sur ce terrain que le discours de souveraineté est confronté à l’épreuve la plus brutale : un État est souverain lorsqu’il peut protéger ses routes, nourrir son économie et garantir les services essentiels. Un an plus tard, le Mali en est encore loin.