Sommet Russie-Afrique : quels répercussions concrètes pour les pays du continent et l’europe ? International Par Ali Mahamane - 31 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture8 min×1 Un sommet sous le signe de la stratégie géopolitique du kremlin Lors du dernier sommet Russie-Afrique organisé à Moscou, l’objectif affiché était clair : démontrer l’influence grandissante du Kremlin sur le continent africain. Pourtant, derrière les déclarations officielles et les photos de famille, se cache une réalité bien moins glamour. Le véritable enjeu pour Moscou n’est pas l’Afrique elle-même, mais l’Europe. Le sommet de 2026 révèle une stratégie russe audacieuse, où la diplomatie sert de levier pour peser dans les négociations internationales et fragiliser les positions occidentales. Avec seulement 21 chefs d’État présents sur les 22 annoncés, la participation, bien qu’honorée, reste en demi-teinte. Pourtant, Vladimir Poutine a réussi à marquer les esprits en insistant sur des thèmes comme la multipolarité et la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais c’est surtout dans un paragraphe discret de la déclaration finale que réside la véritable manœuvre : la condamnation de la «saisie illégale d’avoirs souverains», un argument brandi à Bruxelles pour rallier des soutiens africains dans le conflit ukrainien. Des échanges commerciaux déséquilibrés : l’Afrique perd-elle double jeu ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, les échanges entre la Russie et l’Afrique s’élevaient à 27 milliards de dollars, un montant dérisoire comparé aux 348 milliards échangés avec la Chine ou aux 395 milliards avec l’Union européenne. Pire encore, l’Afrique est largement perdante dans cette relation. Sur les 27 milliards, 22,7 milliards correspondent à des importations africaines de produits russes, contre seulement 4,4 milliards d’exportations vers Moscou. Pour un agriculteur sénégalais ou un industriel ivoirien, le partenariat avec la Russie offre peu de débouchés concrets. Moscou ne mise donc pas sur le commerce pour étendre son influence. Son atout ? Une offre de sécurité et de protection. Avec des accords de coopération militaro-technique signés avec 45 pays africains, la Russie se positionne comme un acteur clé dans la lutte contre le terrorisme. Pourtant, cette protection a un prix : l’instabilité croissante au Sahel. Depuis 2022, la violence extrémiste dans la région a décuplé, passant de 927 morts par an en moyenne entre 2016 et 2019 à plus de 10 000 entre 2022 et 2025. L’exemple malien illustre cette réalité : en avril 2026, des groupes armés alliés à Al-Qaïda ont éliminé le ministre de la Défense et contraint les mercenaires russes à quitter Kidal, avant que la ville ne soit reprise en octobre. Une sécurité fragile et des conséquences désastreuses Le soutien russe aux juntes militaires au Sahel a clairement échoué à apporter la stabilité promise. Les régimes soutenus par Moscou, comme ceux du Mali ou du Burkina Faso, doivent désormais gérer une situation sécuritaire explosive. Paradoxalement, l’intervention russe a accentué l’insécurité plutôt que de la résoudre. Les populations locales, déjà en proie à la pauvreté et aux violences, subissent les conséquences d’une stratégie géopolitique où leurs intérêts passent au second plan. Absences notables et illusions d’influence Parmi les absences les plus remarquées : celle du capitaine Ibrahim Traoré, dirigeant du Burkina Faso. Malgré une propagande pro-russe très active sur les réseaux sociaux, Traoré a préféré envoyer son Premier ministre à Moscou. Une décision qui en dit long sur les limites de l’influence russe en Afrique. Seuls 21 chefs d’État sur 22 ont répondu présents, un chiffre bien inférieur aux 43 participants de 2019. Pourtant, le Kremlin mise sur quelques pays clés : le Mali et le Niger, où les juntes au pouvoir dépendent largement du soutien russe pour leur survie politique. Mais cette dépendance a un coût : la souveraineté de ces nations est de plus en plus compromise. En échange d’armes et de protection, Moscou impose une influence qui dépasse le cadre militaire, s’immisçant dans les décisions politiques internes. La Libye : le véritable point de tension entre Moscou et Bruxelles Si l’Afrique subsaharienne attire l’attention, c’est en Libye que la stratégie russe pèse le plus lourdement sur l’Europe. Après avoir perdu ses bases en Syrie, Moscou a recentré ses efforts sur l’est libyen, où elle soutient le maréchal Khalifa Haftar. Selon des rapports non confirmés, la Russie finance et opère six bases aériennes en Libye, d’où décollent des avions à destination du Mali, du Burkina Faso ou de la Centrafrique. Ces infrastructures sont au cœur de la «sécurité sahélienne» vendue par Moscou. En août 2026, le fils du maréchal Haftar, Saddam Haftar, était reçu au Kremlin pour négocier un bouclier anti-drones destiné à protéger les bases libyennes. Une manœuvre qui, si elle aboutit, donnera à la Russie un contrôle durable sur la région. Le risque ? Une escalade militaire qui pourrait transformer la Libye en nouvelle cible ou en levier de pression contre l’OTAN. Autre menace potentielle : l’utilisation des migrants comme arme géopolitique. La route de la Méditerranée centrale, partant de Libye vers l’Italie et Malte, pourrait devenir un nouveau théâtre de confrontation. Bruxelles craint que Moscou n’exploite cette route migratoire, à l’instar de ce qui a été observé à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Ni basculement, ni indifférence : l’Afrique reste un terrain de jeu géopolitique L’Afrique n’est pas en train de basculer dans le giron russe. Les gouvernements africains jouent une stratégie de diversification, empruntant à la Chine, commerçant avec l’Europe, achetant des drones à la Turquie et obtenant céréales et protection de la Russie. Le sommet de Moscou n’est qu’une étape dans cette danse diplomatique, où chaque acteur cherche à maximiser ses gains. Pour l’Europe, la situation est préoccupante. La Russie n’a pas besoin de rallier tout le continent : quelques points d’appui suffisent. Des voix à l’ONU, des juntes au Sahel, des bases en Libye et une influence croissante sur les routes migratoires. Autant d’outils pour peser sur les décisions européennes et fragiliser la stabilité méditerranéenne. Face à cette stratégie, l’Europe dispose d’un atout majeur : l’investissement économique et un engagement réel en faveur de la Libye. Mais pour l’instant, Bruxelles tarde à agir. Résultat : la Méditerranée méridionale pourrait bien devenir un nouveau front, et l’Europe en paiera le prix fort si elle ne réagit pas à temps. Par Ali Mahamane — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)InternationalTous les articles