14 mai 2026

Sénégal : l’essor des entreprises chinoises redéfinit les marchés publics face aux groupes français

Au Sénégal, le paysage des grands chantiers publics connaît une transformation majeure. Les entreprises françaises, autrefois prédominantes, ne représentent plus qu’une part marginale des marchés, estimée à environ 5%. En revanche, les entreprises chinoises ont consolidé leur position, captant désormais plus de 30% de ces contrats structurants. Cette dynamique marque un déplacement significatif du centre de gravité économique, où des acteurs turcs, tunisiens et émiratis se partagent également une part croissante des projets d’envergure.

Un exemple frappant de cette évolution est le port en eau profonde de Ndayane, au sud de Dakar. Ce projet colossal, d’une valeur de plus de 2 milliards de dollars, est conçu pour accueillir les plus grands porte-conteneurs de l’Atlantique, promettant de révolutionner la logistique, l’emploi et la connectivité du Sénégal. Bien que piloté par la société émiratie DP World, la phase de construction a été confiée à un consortium international largement dominé par des entreprises chinoises. David Gruar, directeur du chantier pour DP World, a expliqué que malgré la participation de nombreuses entreprises mondiales, y compris françaises, leurs offres n’ont pas été retenues. Le groupement mené par Eiffage, par exemple, présentait un coût environ 20% supérieur à l’offre finalement choisie.

À quelques dizaines de kilomètres de là, la nouvelle ville de Diamniadio, conçue pour désengorger la capitale Dakar, illustre également cette reconfiguration. Les appels d’offres pour des infrastructures clés comme le stade, la gare, les hôtels et la majorité des immeubles résidentiels ont été remportés principalement par des entreprises turques. Une plateforme industrielle, visant à attirer les investisseurs étrangers, complète ce complexe urbain. Bohoum Sow, secrétaire général de l’APROSI, a souligné la présence d’entreprises tunisiennes et chinoises sur cette plateforme, affirmant ne pas y voir d’entreprises françaises.

L’approche stratégique de la Chine au Sénégal

Selon Bohoum Sow, la réussite des acteurs chinois réside dans leur capacité à mieux cerner les attentes des autorités et du marché sénégalais. Il cite l’exemple d’une usine d’emballages en carton où des techniciens chinois forment des employés locaux. Cette adaptabilité et cette diversification, répondant à des besoins spécifiques, sont perçues comme des atouts majeurs. La flexibilité des entreprises chinoises leur permet de s’implanter efficacement.

Depuis deux décennies, la Chine a intensifié ses investissements en Afrique, faisant du continent un pilier de sa politique économique. Cette présence se traduit par une forte empreinte sur les projets d’infrastructure sénégalais. Bohoum Sow qualifie cette collaboration de « gagnant-gagnant », reconnaissant que le Sénégal a un besoin criant d’infrastructures et que la Chine a su y répondre. Il conclut que « les temps ont changé, et les partenaires aussi ».

Historiquement, les grands marchés sénégalais dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et de la finance étaient largement dominés par des conglomérats français. Aujourd’hui, ces derniers ne détiennent plus qu’environ 5% des marchés publics, tandis que les entreprises chinoises en accaparent plus de 30%. L’émergence d’autres partenaires, notamment turcs, émiratis et tunisiens, contribue à ce rééquilibrage du marché.

Les entreprises françaises face au défi de l’adaptation

Malgré cette perte de terrain, certaines entreprises françaises parviennent à décrocher des contrats en adoptant de nouvelles stratégies. Le groupe Ragni, une entreprise familiale française spécialisée dans l’éclairage public, en est un exemple. Elle déploie au Sénégal 36 000 lampadaires solaires de dernière génération, fabriqués en France, dans le cadre d’un projet d’environ 70 millions d’euros, partiellement financé par la Banque de Développement française.

Pour remporter ce marché, le groupe Ragni a dû s’ancrer localement et transférer son expertise. Une filiale sénégalaise a été créée, dirigée par un cadre local plutôt qu’un expatrié. Birama Diop, directeur de cette filiale, attribue ce succès à la flexibilité, à la qualité, à la compétitivité des coûts et, surtout, à la création d’emplois locaux.

Caroline Richard, responsable de l’antenne de Proparco au Sénégal, estime que les entreprises françaises conservent des opportunités, à condition d’intégrer ce nouveau modèle. Elle souligne que la hausse des exigences sur le marché sénégalais favorise les entreprises françaises, reconnues pour leur compétitivité dans des contextes exigeants. Le Sénégal, avec ses marchés de main-d’œuvre et son potentiel de croissance, reste un territoire d’opportunités.

L’installation de réverbères solaires dans plusieurs villes sénégalaises symbolise ainsi une nouvelle ère : celle où les groupes français doivent faire preuve de plus de flexibilité, nouer des partenariats locaux et démontrer leur compétitivité tarifaire face à des concurrents chinois, turcs ou dubaïotes désormais solidement implantés.

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