Sénégal : la fin d’une alliance politique entre le président faye et le premier ministre sonko
A vendor sells merchandise in support of Ousmane Sonko, Senegal's opposition leader, and Bassirou Diomaye Faye, presidential candidate, outside the venue of a news conference in Dakar, Senegal, on Friday, March 15, 2024. Ousmane Sonko and Bassirou Diomaye Faye were released after lawmakers approved amnesty for crimes linked to political protests between 2021 and 2024. Photographer: Annika Hammerschlag/Bloomberg via Getty Images
Sénégal : la fin d’une alliance politique entre le président faye et le premier ministre sonko
Le vendredi 22 mai a marqué un tournant majeur dans l’actualité politique du Sénégal avec le limogeage d’Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre. Cette décision inattendue pourrait bien plonger le pays dans une période de turbulences. Alors que Sonko évoquait depuis plusieurs mois une « cohabitation douce », l’idée même de ce terme semblait paradoxale, compte tenu de la proximité affichée et du parcours commun qui liaient Bassirou Diomaye Faye et lui jusqu’en 2024.
Une alliance initialement inébranlable
L’histoire entre ces deux figures politiques, que beaucoup considéraient comme des « frères » et des compagnons de lutte, avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices. Leurs trajectoires semblaient indissociables : ils se sont rencontrés sur les bancs de l’université, puis à l’ENA, avant d’embrasser la même carrière d’inspecteur des impôts et domaines. En 2014, leur vision politique commune les a conduits à cofonder le PASTEF, le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Bassirou Diomaye Faye en est devenu le secrétaire général en 2022, tandis qu’Ousmane Sonko visait la présidence.
Le 24 mars 2024 restera gravé dans les mémoires comme le jour de leur victoire éclatante, empreinte d’un goût de revanche. Leur ascension au pouvoir fut un parcours semé d’embûches, rendu presque impossible par la persévérance de Macky Sall. Tous deux avaient connu les geôles de Cap Manuel, mais le soulèvement populaire et la pression internationale ont provoqué un revirement spectaculaire. Libérés, ils ont mené une campagne éclair sous le slogan unificateur : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » (Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye). L’invalidation de la candidature d’Ousmane Sonko l’avait naturellement poussé à choisir son plus fidèle collaborateur pour la magistrature suprême.
Cette victoire écrasante semblait sceller leur destin commun. Pourtant, pour de nombreux observateurs, le véritable vainqueur de cette élection était Sonko, dont la popularité éclipsait alors celle de Faye, encore peu connu du grand public. Ousmane Sonko s’était imposé sur la scène politique dès 2019, créant la surprise et devenant le troisième homme de la présidentielle. Malgré les controverses et l’affaire Sweet Beauty, il conservait une base solide parmi la jeunesse, incarnant un modèle de rupture et de résistance. Sans le soutien populaire massif d’Ousmane Sonko, il est probable que Diomaye Faye n’aurait jamais accédé à la présidence de la République, malgré son engagement.
Les ruptures politiques : une constante sénégalaise ?
L’histoire politique du Sénégal révèle que les tandems, même les plus solides, ont souvent du mal à survivre à l’exercice du pouvoir. On se souvient du duo formé par Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, compagnons de la première heure dans la construction du Sénégal indépendant. Après la dissolution de la Fédération du Mali en août 1960, Senghor devint président et Dia président du Conseil. Leurs divergences sur l’organisation du pouvoir et la politique économique menèrent à la crise institutionnelle de décembre 1962, qui se solda par l’arrestation et l’emprisonnement de Dia.
Plus tard, l’entente entre Abdou Diouf et Moustapha Niasse, pourtant voulue par Senghor, s’est également rapidement effritée. Mais c’est sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté ont resurgi avec une intensité particulière. Idrissa Seck, longtemps perçu comme son dauphin et porteur du slogan de changement (sopi), a vu sa relation avec Wade se dégrader, conduisant à son éviction politique et à son incarcération en 2005. Sa relaxe quelques mois plus tard fut célébrée par des milliers de Dakarois, scandant « Idi », un signe de la trahison ressentie.
La séparation entre Faye et Sonko, à première vue, s’inscrit dans cette tradition des nations africaines. Cependant, leur configuration de départ était unique : le détenteur de la légitimité électorale formelle n’était pas celui qui concentrait le capital politique le plus important, une particularité qui souligne la complexité de l’éveil politique en Afrique.
Les points de désaccord
Les causes profondes des dissensions entre les deux hommes restent en partie obscures. L’influence des entourages, souvent sous-estimée par les observateurs, joue un rôle considérable, comme l’a souligné Abdou Diouf dans ses mémoires. Au-delà des apparences, les rancœurs se sont accumulées au fil des deux dernières années.
La méthode de gouvernance a été une source majeure de tension. Des observateurs ont relevé des divergences sur le rythme des réformes promises, le traitement des figures de l’ancien régime et la réforme de la justice. Ousmane Sonko a publiquement exprimé son impatience face à la lenteur de certains dossiers, interrogeant l’ampleur du changement attendu par la base militante.
Sur le plan économique, les débats autour de la dette, de la relation avec le FMI – dont Sonko souhaitait prendre ses distances – et de la gestion des fonds politiques ont cristallisé des visions divergentes. Une question fondamentale se posait : fallait-il opter pour une rupture immédiate ou composer avec les contraintes institutionnelles et internationales ?
La rivalité s’est manifestée au grand jour lors du « Tera Meeting » organisé par Ousmane Sonko le 8 novembre 2025 au stade Léopold Sédar Senghor. Ce rassemblement, dont le nom soulignait le caractère exceptionnel de la mobilisation, a vu des bus affluer de tout le pays, convergeant vers Dakar sous l’œil attentif de la presse. Officiellement présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir et une relance du projet PASTEF, cet événement était avant tout une démonstration de force politique, rappelant que le capital politique du mouvement demeurait largement concentré autour d’Ousmane Sonko.
Le message a été clairement perçu et la réponse du président Faye n’a pas tardé. Il a choisi de renforcer la coalition « Diomaye Président » en confiant un rôle central à Aminata Touré, dite Mimi Touré. Ce choix a été interprété, à juste titre, comme un signal d’autonomisation du président. Ancienne Première ministre de Macky Sall puis opposante, Mimi Touré est une figure controversée au sein d’une partie du PASTEF, certains militants lui reprochant son passé et son adhésion tardive au projet de rupture. Peu importait à Faye, qui voulait affirmer son indépendance vis-à-vis de son Premier ministre.
Depuis plusieurs mois, le président Faye semblait entravé, cohabitant avec un Premier ministre qui aspirait lui-même à la présidence. Une équation devenue impossible. Ousmane Sonko et ses partisans n’ont cessé de rappeler leur supériorité, allant jusqu’à mentionner que c’était Sonko, et non Faye, qui figurait dans l’ouvrage Les maîtres du monde de Pascal Boniface.
Quel avenir pour le Sénégal ?
Après son limogeage, Ousmane Sonko a exprimé un certain soulagement sur Facebook le 22 mai, se disant « presque soulagé de dormir chez lui, à Keur Gorgui ». Un répit de courte durée. Le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a démissionné de ses fonctions, et Sonko, à la tête du parti majoritaire avec 130 députés sur 165, lui a succédé dès le 26 mai. Il retrouve ainsi un rôle d’opposition, un terrain où il a toujours excellé et qui a forgé sa popularité.
Cette nouvelle configuration ouvre un scénario inédit pour le Sénégal : un président privé de son principal soutien politique face à un Parlement contrôlé par son ancien allié. Cette situation fait craindre des tensions sans précédent entre l’exécutif et le législatif, un défi majeur pour la stabilité des nations africaines.
Diomaye Faye parviendra-t-il à asseoir sa légitimité sans Ousmane Sonko ? La question demeure. Sonko cherchera-t-il à le destituer ? L’incertitude plane. Cependant, ce duel fratricide risque d’occulter les véritables défis du pays : la santé, l’économie et, surtout, une jeunesse en quête désespérée d’emploi. Deux ans après l’alternance, de nombreuses réformes annoncées restent inachevées ou retardées, alimentant une attente croissante au sein de la population.
Au-delà de cette confrontation entre les deux hommes, ce sont les attentes sociales des électeurs, une population confrontée aux enjeux de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la crise des services publics, qui risquent de payer le prix fort de cette crise politique. Le Sénégal avait-il réellement besoin de cette nouvelle épreuve ? La question est légitime et interpelle l’éveil politique en Afrique.