Parlement de l’AES : une intégration régionale sous le signe des juntes ?
À Niamey, les drapeaux des trois pays fondateurs flottent côte à côte. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger viennent d’inaugurer leur Parlement confédéral, une étape clé pour l’Alliance des États du Sahel (AES). Quarante-cinq députés, quinze par nation, ont officiellement pris leurs fonctions cet été 2026. Leur mission ? Structurer une intégration régionale alternative, loin des institutions traditionnelles. Dès leur installation, ils ont adopté un règlement intérieur et lancé trois commissions dédiées à la sécurité, aux affaires étrangères et au développement économique.
Sur le papier, l’initiative est ambitieuse : trois États, après leur départ de la CEDEAO, choisissent de bâtir ensemble une nouvelle architecture politique. Les discours officiels évoquent une souveraineté retrouvée et une intégration sahélienne renforcée. Pourtant, derrière les symboles, une question persiste : qui ces représentants incarnent-ils vraiment ?
Une copie institutionnelle de la CEDEAO ?
Le paradoxe est frappant. L’AES reproche à la CEDEAO son manque de proximité avec les populations et son déficit de souveraineté. Pourtant, la nouvelle Confédération reprend presque mot pour mot les mécanismes de son ancienne rivale : une organisation confédérale, des organes communs et désormais un Parlement régional. La seule différence notable réside dans la taille de cette assemblée, réduite à 45 sièges contre 115 pour la CEDEAO.
La CEDEAO, elle, affiche l’ambition d’élire ses parlementaires au suffrage universel direct. En attendant, ses membres désignent leurs représentants parmi les assemblées nationales. L’AES emprunte cette voie, mais avec une nuance de taille : ses trois pays sont dirigés par des juntes militaires issues de coups d’État. La légitimité de leurs députés, désignés sans consultation populaire, interroge forcément.
Des transitions militaires qui s’éternisent
Au Mali, la junte a reporté sine die les élections promises, maintenant l’armée aux commandes depuis 2020. Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré a carrément déclaré en 2026 que les Burkinabè devaient « oublier » la démocratie, jugée inadaptée. Les partis politiques y ont été dissous, et les libertés publiques réduites comme peau de chagrin. Au Niger, la situation est similaire : la junte au pouvoir depuis 2023 a verrouillé l’espace politique, étouffant toute opposition.
Dans ce contexte, comment un Parlement peut-il prétendre représenter les aspirations des citoyens ? Une institution qui se veut l’écho des peuples doit-elle reposer sur des représentants dont la légitimité ne découle pas d’eux ? La réponse semble évidente, mais l’AES semble l’ignorer.
Une souveraineté à géométrie variable
Les dirigeants de l’AES brandissent sans cesse le mot « souveraineté ». Souveraineté politique, économique, militaire, monétaire… Mais cette souveraineté, où se situe-t-elle vraiment ? Elle ne se limite pas à une indépendance vis-à-vis de Paris ou de Washington. Elle doit aussi s’incarner dans le quotidien des citoyens : leur capacité à choisir leurs dirigeants, à s’exprimer librement, à contester les décisions publiques.
Or, dans les trois pays de l’AES, les partis politiques sont interdits ou marginalisés, les médias muselés, et les opposants réduits au silence. Comment une Confédération peut-elle prétendre défendre les intérêts sahéliens si elle étouffe d’abord les voix de ses propres populations ? Un Parlement régional, aussi structuré soit-il, ne remplacera jamais une école détruite, un hôpital sans médecin, ou une famille affamée par le terrorisme.
Les priorités de la région restent claires : lutter contre l’insécurité, réduire la pauvreté, rétablir les services publics. Mais une intégration régionale ne peut se contenter de créer des institutions. Elle doit d’abord servir les citoyens, et non l’inverse.
L’AES peut-elle faire mieux que la CEDEAO ?
L’AES s’est construite en opposition à la CEDEAO, accusée de défendre des intérêts étrangers au détriment des peuples sahéliens. Pourtant, son nouveau Parlement reproduit certaines des faiblesses de l’organisation qu’elle critique. Pourquoi ne pas innover ? Pourquoi ne pas instaurer un suffrage universel direct pour élire les députés ? Pourquoi ne pas garantir constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice ?
Une véritable révolution institutionnelle était possible. À la place, l’AES risque de devenir une copie institutionnelle de la CEDEAO, mais sans son ambition démocratique. Une coquille vide, où les cérémonies remplacent la substance, et où les discours masquent l’absence de légitimité populaire.
Le Togo, un acteur à surveiller de près
Si le Togo n’est pas membre de l’AES, son évolution politique récente mérite une attention particulière. Depuis 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire, concentrant le pouvoir entre les mains de Faure Gnassingbé. Ce dernier, au pouvoir depuis 2005, a troqué la présidence pour le poste de chef du gouvernement en 2025, une manœuvre critiquée comme un moyen de contourner les limites constitutionnelles.
Les tensions sociales se sont multipliées : manifestations réprimées dans le sang en 2025, restrictions sur les réseaux sociaux, arrestations de journalistes. En 2026, des Togolais réclamaient toujours le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant une concentration excessive du pouvoir. L’arrestation de deux journalistes français a également ravivé les craintes sur la liberté de la presse, alors que des médias internationaux sont déjà bannis du territoire.Le Togo n’est donc pas un simple spectateur. Son modèle politique, de plus en plus autoritaire, interroge sur l’avenir démocratique de la région. Peut-il servir de partenaire crédible à l’AES, alors que son propre bilan est si contesté ?
Le vrai test : la démocratie ou la façade ?
Le Parlement de l’AES est peut-être une étape historique. Mais l’Histoire ne jugera pas ses discours ou ses cérémonies. Elle évaluera sa capacité à incarner une véritable souveraineté populaire. Une démocratie ne se décrète pas. Elle se construit avec les citoyens, pas contre eux.
L’AES a le choix. Elle peut devenir une Confédération fondée sur la liberté, la responsabilité des dirigeants et le respect des droits humains. Ou elle peut se transformer en une machine institutionnelle au service de juntes militaires, où la souveraineté se réduit à une rhétorique vide.
Le peuple sahélien, lui, attend toujours de voir laquelle de ces voies sera choisie. Car la véritable souveraineté ne se mesure pas à l’aune des déclarations officielles. Elle se mesure à l’aune de la dignité retrouvée des citoyens.