Mali : les enlèvements par l’État sous couvert de lutte antiterroriste sont-ils légitimes ?
Mali : les enlèvements par l’État au nom de la sécurité nationale divisent l’opinion
Les proches de personnes disparues depuis ces dernières semaines exigent des réponses. Ils veulent savoir où se trouvent leurs proches, dans quelles conditions ils sont détenus, et surtout, s’ils sont accusés d’infractions, pourquoi leurs dossiers ne sont-ils pas transmis à la justice ? Pourtant, certains défenseurs du gouvernement de transition estiment que la lutte antiterroriste et l’intérêt supérieur de l’État justifient ces méthodes exceptionnelles.
La raison d’État face à la menace terroriste
« Une enquête est en cours sous l’égide du parquet militaire. Elle nécessite des moyens exceptionnels », déclare Tiambel Guimbayara, directeur de publication du média La voix du Mali et soutien du régime actuel. « La raison d’État autorise la prise de mesures exceptionnelles pour garantir la sécurité nationale. Les attaques du 25 avril, ayant coûté la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, illustrent l’urgence de telles actions. Face à la menace terroriste, la raison d’État doit primer. »
Ces propos soulèvent une question cruciale : jusqu’où un État peut-il aller au nom de la sécurité nationale sans enfreindre les principes fondamentaux des droits humains ?
Droits humains et sécurité : un équilibre fragile
Jean-François Akandji-Kombé, professeur à la Sorbonne et spécialiste du droit international en Afrique, rappelle que le Mali, en tant que signataire du Pacte international sur les droits civils et politiques et de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, est tenu de respecter un équilibre entre protection de l’État et protection des citoyens.
« L’État malien a le droit de se protéger contre le terrorisme », affirme-t-il. « Cependant, il ne peut suspendre l’exercice des libertés fondamentales ni ignorer les droits à un procès équitable, à la présomption d’innocence ou à une défense par un avocat. Ces principes sont essentiels pour préserver la cohésion sociale et éviter que l’État ne perde son âme dans sa lutte contre les menaces qui pèsent sur la nation. »
Ces déclarations contrastent avec les inquiétudes croissantes des familles des disparus et des observateurs, qui craignent que ces enlèvements ne servent à éliminer des opposants politiques sous couvert de lutte antiterroriste.
Des disparitions qui alimentent les tensions
Depuis trois semaines, plusieurs enlèvements ont été signalés, sans qu’aucune déclaration officielle ne vienne éclairer ces événements. Le collectif d’avocats représentant la famille de l’avocat Mountaga Tall a exprimé sa « vive consternation » après la disparition de Cheikh Mamadou Tall, fils du juriste, le 16 mai dernier.
Dans un communiqué, le collectif a appelé « les autorités administratives et judiciaires compétentes à tout mettre en œuvre pour que ces personnes recouvrent leur liberté et que les circonstances de leur disparition soient élucidées ». Pourtant, les autorités de transition restent silencieuses sur ces affaires.
Entre sécurité nationale et respect des droits humains, le débat reste ouvert. Les familles des disparus, les juristes et la société civile malienne attendent des réponses claires. La question est simple : la fin justifie-t-elle les moyens ?