Le Sahel, carrefour d’influences: les ambitions stratégiques du Maroc et de l’Algérie
Le Sahel, une vaste étendue géographique s’étirant du Mali au Tchad, ne se présente pas, à première vue, comme une zone d’opportunités économiques florissantes. Loin d’être un pôle d’attraction pour les investissements directs étrangers, cette région est confrontée à des défis structurels majeurs. Les économies du Mali, du Burkina Faso et du Niger illustrent parfaitement cette réalité. Au Mali, par exemple, près de la moitié des 25,9 millions d’habitants ont moins de 15 ans, et seulement un quart des terres est cultivable. Le pays se classe au 188ème rang sur 193 à l’Indice de Développement Humain du PNUD, avec près de 45% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Le Burkina Faso et le Niger affichent des statistiques comparables, avec respectivement 40% et 60,5% de leur population en situation de pauvreté, selon la Banque Mondiale. Ces trois nations enclavées sont actuellement sous l’égide de régimes militaires putschistes, unis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), une initiative perçue comme un défi aux influences occidentales, notamment françaises, et soutenue indirectement par le Kremlin. Malgré les promesses d’une prospérité et d’une autonomie retrouvées face aux puissances européennes, la situation économique reste précaire. Dans ce contexte complexe, l’Algérie et le Maroc, deux acteurs régionaux majeurs, proposent activement leurs propres stratégies d’influence et de développement pour le Sahel.
Le Maroc et l’accès stratégique à l’Atlantique
Le Royaume du Maroc met en avant une proposition audacieuse avec la construction du port de Dakhla Atlantique. Ce projet vise à créer l’équivalent d’un hub maritime comme Tanger Med, mais cette fois-ci dans le Sahara occidental, destiné à l’Afrique de l’Ouest et à ouvrir une voie vers les Amériques. Prévus pour être achevés en 2028 et opérationnels dès l’année suivante, ces travaux représentent une infrastructure majeure. Le gouvernement de Rabat a déjà accueilli les trois dirigeants de l’AES pour discuter de cette offre géopolitiquement significative : un accès maritime vital, potentiellement complété par une ligne de chemin de fer (dont la réalisation reste à confirmer), qui permettrait aux trois pays sahéliens de se désenclaver et de stimuler leurs économies. Pour le Maroc, cette initiative, au-delà de ses visées régionales, est aussi un moyen de démontrer que son plan de développement du Sahara occidental bénéficiera à l’ensemble de la sous-région. Elle s’inscrit également dans une logique de lutte indirecte contre les groupes djihadistes qui déstabilisent le Sahel, en offrant des perspectives d’avenir à une jeunesse désœuvrée, dans une région où le taux de natalité est très élevé, avec une population qui devrait doubler en une décennie.
L’Algérie et le gazoduc transsaharien vers l’Europe
L’Algérie, après une période de tensions diplomatiques avec le Niger, a renoué le dialogue mi-février avec Abderrahmane Tiani, le chef du régime militaire à Niamey. Alger a proposé la construction imminente, « dès la fin du ramadan », du tronçon nigérien du gazoduc transsaharien. Ce projet d’envergure, long de 4800 kilomètres, acheminera le gaz naturel du Nigeria, via le Niger, jusqu’en Algérie, pour ensuite alimenter le marché européen. La Sonatrach, la compagnie nationale algérienne des hydrocarbures, prendrait en charge la construction sur le sol nigérien et s’engagerait à former des Nigériens à son exploitation. Ce dernier point représente un avantage notable par rapport à d’autres investisseurs étrangers, comme la Chine, qui ne privilégient pas toujours le transfert de compétences locales pour la gestion des ressources nationales.
Deux visions complémentaires mais concurrentes au Sahel
Des discussions sur le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental ont eu lieu récemment à Madrid, puis à Washington (les 23 et 24 février). Si ce conflit, qui perdure depuis un demi-siècle, venait à être résolu, l’Algérie et le Maroc pourraient potentiellement collaborer sur les dossiers sécuritaires et démographiques explosifs du Sahel. Une telle coopération empêcherait les États de l’AES de tirer parti des rivalités entre les deux capitales régionales. Le djihadisme prospère en effet sur le terreau fertile de la pauvreté et des gouvernements autoritaires. Alger et Rabat cherchent, chacun de leur côté, à briser cette dynamique destructrice. Chacun avance ses propres atouts : l’Algérie propose ses ressources en hydrocarbures et l’expertise de la Sonatrach, tandis que le Maroc met en avant sa stratégie de grands travaux et son ambition de devenir un hub entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. Ces deux stratégies, bien que potentiellement complémentaires pour le développement du Sahel, se heurtent malheureusement aux tensions persistantes liées au conflit du Sahara occidental. Ces frictions se manifestent parfois violemment, comme en témoigne la déclaration du 26 septembre 2025, où le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a exigé que l’Algérie « cesse de soutenir le terrorisme international », provoquant une vive réaction d’Alger par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, qui a dénoncé une « logorrhée de soudard ».