Ibrahim Traoré et la traite orientale : le capitaine burkinabè brise un tabou historique au Sahel
Ibrahim Traoré et la traite orientale : le capitaine burkinabè brise un tabou historique au Sahel
En évoquant publiquement l’esclavage arabe et ses liens avec l’islam radical contemporain, Ibrahim Traoré, capitaine et chef de la transition au Burkina Faso, ne se contente pas de provoquer. Il expose une vérité longtemps enfouie sous le poids des tabous politiques et des calculs diplomatiques. Une sortie qui révèle les fractures mémorielles d’un continent où l’histoire officielle a trop souvent cédé la place à l’oubli stratégique.
Treize siècles de caravanes, des millions d’âmes arrachées aux terres du Sahel pour alimenter les marchés d’esclaves de Tripoli, du Caire ou de Zanzibar. Cette traite, bien plus ancienne que celle transatlantique, reste un angle mort de l’historiographie africaine. Pourtant, ses traces sont partout : dans les récits d’Ibn Battuta, dans les archives des sultanats sahéliens, ou encore dans les manuscrits de Tombouctou. Mais nulle commission ne s’est jamais réunie à Ouagadougou ou à Agadez pour en faire le récit. Aucune institution officielle n’a osé en faire un pilier de la mémoire collective. Pourquoi ce mutisme ? Parce que cette histoire dérange. Parce que l’islam politique, souvent présenté comme une force de libération anticoloniale, fut aussi, par le passé, un outil d’asservissement racial.
Le poids d’un silence millénaire
Lors d’une allocution à Ouagadougou, le capitaine Traoré a brisé ce silence. En établissant un lien explicite entre la traite négrière arabo-musulmane et les violences djihadistes qui ravagent le Sahel, il a choisi de parler là où ses prédécesseurs, civils comme militaires, avaient toujours reculé. Treize siècles de déportations, des millions de vies brisées, des sociétés entières déracinées : cette réalité historique, Ibrahim Traoré l’a brandie comme une arme politique.
Pourtant, les élites postcoloniales du continent ont préféré l’oubli à la confrontation. Formées dans le dogme de l’unité contre l’ancien colonisateur, elles ont laissé le monopole de l’interprétation historique aux groupes djihadistes. Ces derniers, en présentant leur combat comme une révolte contre l’ordre néocolonial, ont effacé toute référence à une idéologie conquérante qui, depuis les Almoravides, justifie la violence par une prétendue supériorité spirituelle. En soldat plus qu’en historien, Traoré a sapé cette narration.
L’historiographie à l’épreuve du politique
Les travaux d’historiens comme Olivier Pétré-Grenouilleau ont déjà mis en lumière cette vérité gênante. Les chroniques anciennes regorgent de témoignages sur l’organisation systémique de cette traite. Pourtant, aucun musée national au Sahel ne consacre une seule ligne à ce pan de l’histoire. Aucune commission de vérité n’a jamais siégé à Tombouctou ou à Agadez. Pourquoi ? Parce que cette mémoire, si elle était assumée, remettrait en cause les alliances stratégiques du continent.
En nationalisant le combat contre le terrorisme, Traoré lui donne une dimension historique et raciale. L’ennemi n’est plus une faction importée, mais l’héritier d’une entreprise de domination étrangère sur les terres noires. Une stratégie tactique qui vise à rallier les communautés rurales, premières victimes du djihadisme, souvent marginalisées par une élite urbaine sous influence des financements qataris ou saoudiens.
Une stratégie mémorielle risquée
Cette prise de parole expose cependant le Burkina Faso à une double marginalisation. D’un côté, elle braque les alliés traditionnels du Golfe, dont les écoles coraniques irriguent depuis des décennies le sous-sol religieux sahélien. De l’autre, elle heurte une frange de l’intelligentsia ouest-africaine, qui y voit une tentative de diviser le front noir contre l’ancien colonisateur blanc.
L’histoire comparée des traites est un champ de mines, et Traoré y marche avec la légèreté d’un soldat, non avec la prudence d’un diplomate. Pourtant, sa sortie rappelle une vérité simple : l’Afrique ne peut prétendre à une souveraineté réelle si elle refuse de regarder son passé en face. Les mémoires concurrentes ne s’apaiseront pas par des subventions ou des résolutions onusiennes. Elles s’affronteront sur le terrain des mythes fondateurs.
Les contradictions de la repentance occidentale
Ce qui dérange le plus dans cette prise de parole, c’est qu’elle expose les contradictions de la politique mémorielle occidentale. L’UNESCO, les ONG et les facultés de sciences sociales ont trop bien appris leur leçon : on se repent de la traite des Blancs, jamais de celle des Arabes. La mémoire à géométrie variable est une spécialité des chancelleries, où l’on célèbre la diversité tout en paralysant toute critique de l’islam radical sous l’accusation d’islamophobie.
Ibrahim Traoré, lui, ne demande ni excuses ni réparations à la France. Il demande simplement aux siens de regarder leur histoire en face, même si cette histoire est gênante pour les alliés du Golfe. Cette indépendance mémorielle, aussi brutale soit-elle, est peut-être ce qui irrite le plus dans les cercles parisiens. Elle rappelle que l’Afrique est désormais capable de conduire seule son enquête historique, sans passer par le prisme déformant des anciennes métropoles.
Une leçon pour l’Afrique et le monde
Que retenir de cette sortie sahélienne ? D’abord que les peuples africains ne pourront construire un avenir apaisé sans affronter les fantômes de leur passé. Ensuite que l’islam politique, loin d’être une simple importation moyen-orientale, puise ses racines dans une histoire séculaire de conquête et d’asservissement que les Africains eux-mêmes ont trop longtemps préférée taire.
Traoré a choisi son camp. Reste à savoir si le Burkina Faso, épuisé par une décennie de guerre asymétrique, aura la force de soutenir cette déflagration mémorielle. Les historiens diront peut-être qu’il a simplifié une tragédie complexe. Les politiciens diront qu’il a manqué de nuance. Mais une chose est certaine : en Afrique comme ailleurs, les peuples qui ne font pas leur propre histoire sont condamnés à la subir.
Pendant que certains s’interrogent sur les méandres de la repentance et de l’intersectionnalité, un militaire sahélien aux mains calleuses leur rappelle brutalement l’ordre des choses. La vérité libère, dit-on. Au Sahel, elle est un lion qu’il faut savoir apprivoiser. Ibrahim Traoré vient de lui ouvrir la cage. Souhaitons qu’il ait les épaules assez larges pour porter ce fardeau. Car les gardiens du politiquement correct, eux, ne lui pardonneront pas.