Fermeture controversée de la grande mosquée de Ouagadougou : un tournant politique ?
Depuis le jeudi 29 mai, l’accès à la grande mosquée sunnite de Ouagadougou est strictement interdit. Les forces de sécurité, déployées en permanence autour du lieu, interdisent tout rassemblement aux abords de cet édifice emblématique, l’un des plus fréquentés de la capitale du Burkina Faso. La mesure, prise par les autorités de transition sous l’égide du capitaine Ibrahim Traoré, est justifiée par des risques pour l’ordre public, sans qu’aucune date de réouverture ne soit fixée.
La décision intervient à un moment particulièrement délicat du calendrier musulman : la veille de l’Aïd al-Adha, célébrée localement sous le nom de Tabaski. La veille encore, des centaines de fidèles s’étaient massés devant la mosquée pour réclamer des nouvelles de leur imam, disparu depuis plusieurs jours. Cette mobilisation, inhabituelle dans un contexte où l’espace civique s’est considérablement restreint depuis le coup d’État de septembre 2022, a accéléré la réponse des autorités.
Une semaine de mobilisation et d’incertitudes
La fermeture de la mosquée sunnite s’inscrit dans une semaine de tensions sans précédent. Les fidèles, inquiets pour le sort de leur guide spirituel, ont multiplié les rassemblements autour du lieu de culte. Pourtant, aucune information officielle n’a été communiquée concernant une éventuelle interpellation ou détention de l’imam. Les autorités restent muettes sur les circonstances de sa disparition, alimentant les spéculations.
Le Burkina Faso a connu ces derniers mois une série de disparitions troublantes impliquant des personnalités critiques envers le pouvoir en place. Magistrats, journalistes, chefs coutumiers et militants associatifs ont été régulièrement interpellés ou placés en garde à vue prolongée, parfois dans le cadre de procédures judiciaires élargies au nom de la lutte contre le terrorisme. Ces pratiques nourrissent un climat de méfiance croissante au sein de la société.
Un message politique fort à l’approche d’une fête sacrée
Le choix du timing de cette fermeture interroge à plus d’un titre. En décidant d’interdire l’accès à un lieu de culte majeur à quelques heures de la Tabaski, les autorités envoient un signal clair à une communauté musulmane qui représente une part substantielle de la population burkinabè. La grande mosquée sunnite de Ouagadougou n’est pas un simple édifice religieux : elle incarne un pilier du courant sunnite du pays, organisé notamment autour du Mouvement sunnite, et concentre des milliers de fidèles lors des grandes prières.
Cette décision reflète les défis auxquels fait face la junte militaire, tiraillée entre la nécessité de maintenir l’ordre et la gestion de crises internes multiples. Depuis 2022, les autorités n’ont cessé de durcir leur position face aux contestations, qu’elles proviennent de la société civile, des syndicats, des partis politiques suspendus ou, désormais, du domaine religieux. Pourtant, la fermeture d’une mosquée pour des motifs sécuritaires reste un acte rare, susceptible de raviver les débats sur la liberté de culte au Burkina Faso.
Un fragile équilibre interconfessionnel en péril
Le Burkina Faso a longtemps été salué pour son modèle de coexistence pacifique entre musulmans, chrétiens et adeptes des religions traditionnelles. Cet équilibre, déjà fragilisé par les attaques répétées des groupes djihadistes ciblant les lieux de culte des deux principales confessions, pourrait être mis à rude épreuve par cette confrontation directe entre le pouvoir central et une communauté religieuse organisée de la capitale.
Pour les analystes de la transition burkinabè, les prochains jours seront déterminants. Une réouverture rapide de la mosquée, accompagnée de la clarification du sort de l’imam et d’un dialogue avec les responsables sunnites, pourrait apaiser les tensions. À l’inverse, un maintien prolongé des barrages policiers autour du bâtiment risquerait de cristalliser le mécontentement au sein d’une communauté jusqu’ici peu engagée dans l’opposition publique au régime. Les fidèles réclament toujours des réponses concernant la disparition de leur imam.