23 mai 2026

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Désaccords au sommet : l’éclatement du tandem Sonko-Diomaye au Sénégal

La scène politique sénégalaise est fréquemment le théâtre d’intenses confrontations d’influence, qu’elles surviennent au sein d’une même formation ou entre entités distinctes. Une maxime politique bien connue, souvent attribuée à un ancien chef de la diplomatie britannique, souligne qu’il n’existe ni ennemis ni amis permanents, mais uniquement des intérêts durables. Cette observation éclaire la situation actuelle au sommet de l’exécutif sénégalais.

En politique, il n’y a pas d’ennemis permanents ni d’amis permanents, seulement des intérêts permanents.

Le binôme Sonko-Diomaye, autrefois perçu comme indissociable, formé par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, fait face aujourd’hui à de profondes dissensions internes. Ces divergences ont culminé le 22 mai dernier avec l’annonce présidentielle du limogeage du Premier ministre et de la dissolution de l’ensemble du gouvernement. Si des signes avant-coureurs de ces tensions étaient déjà apparus lors du rassemblement du 8 novembre 2025, un entretien crucial le 2 mai 2026 a dissipé toute équivoque. Le chef de l’État a lui-même évoqué des désaccords substantiels, reprochant notamment une « personnalisation excessive » du pouvoir autour de son Premier ministre. L’émergence du parti PASTEF a d’ailleurs profondément transformé le système politique sénégalais, bousculant l’ordre traditionnel établi entre 2021 et 2024, une période marquée par une forte instabilité.

La construction d’un capital symbolique indivis, une illusion bicéphale

Le tandem inédit s’est concrétisé lorsque Ousmane Sonko, après l’invalidation de sa propre candidature, a désigné Bassirou Diomaye Faye comme son successeur. Initialement conçu dans une logique de complémentarité politique, ce duo voyait l’un gérer l’appareil d’État tandis que l’autre apportait une forte légitimité politique durant les premiers mois de leur gouvernance.

Cependant, le grand rassemblement politique du PASTEF du 8 novembre 2025 a révélé les limites de cette illusion bicéphale, largement portée par Sonko. Ce moment, qualifié par Sonko lui-même d’« après 8 novembre », est devenu un tournant essentiel pour la pérennité du compagnonnage institutionnel entre le président de la République et son Premier ministre. La relation entre les deux hommes est désormais dans une impasse, nourrie par des divergences sur le choix du coordonnateur de la coalition au pouvoir, des visions différentes de l’exercice du pouvoir, et des désaccords concernant le choix des alliés.

Dès lors, le slogan fusionnel « Sonko mooy Diomaye » (Sonko est Diomaye, en wolof), qui fut une stratégie de survie du PASTEF face au régime de l’ancien président Macky Sall, tend à s’estomper. Il laisse place à des affirmations distinctes comme « Sonko est Sonko » ou « Ousmane est Sonko ». L’unité autrefois proclamée a vécu, laissant émerger une dualité désormais visible et presque assumée, où les rôles se redéfinissent et les ambitions s’affirment. « Diomaye n’est plus Sonko. Sonko n’est plus Diomaye ». Pourtant, dans la perspective de la théorie de la domination et de la reproduction symbolique, cette fusion avait permis à Sonko d’opérer un « capital de procuration », créant un « habitus partisan unique ». L’homopastefien et le sympathisant du « Projet » ne percevaient alors plus deux représentants distincts, mais une dyade, une force politique indivisible.

Cette dualité au sommet est l’aboutissement logique de leur « complémentarité » initiale au sein de l’exécutif. La nature présidentielle du régime politique sénégalais impose en effet une distinction claire où l’autorité du président ne se partage pas. Les prérogatives du président de la République et du Premier ministre sont explicitement définies par la Constitution (articles 42 à 52), transformant ainsi la fusion originelle en une « rivalité douce ».

Bassirou Diomaye Faye adopte fréquemment une posture de réserve, se positionnant comme le garant des institutions, tandis qu’Ousmane Sonko maintient son registre de mobilisation et de rupture. Cette dynamique illustre ce que certains sociologues décrivent comme le pouvoir de la position sur l’individu, où le rôle institutionnel façonne les actions, le langage et la posture, plutôt que l’inverse. La fonction présidentielle impose un habitus « souverain » qui entre mécaniquement en distinction avec l’habitus de « chef de parti » du Premier ministre. C’est en cohérence avec cette éthique de séparation entre les fonctions de chef de l’État et celles de chef de parti que le président Diomaye a démissionné de son poste de secrétaire général et de toutes les instances dirigeantes du PASTEF.

Par ailleurs, bien que réelle mais souvent invisible, la frontière entre le président de la République et son Premier ministre réside dans le passage d’une communication populaire « Diomaye est Sonko » à une communication institutionnelle où l’image du chef de l’État prime selon une logique protocolaire. Là où Ousmane Sonko a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, ce dernier jouit aujourd’hui d’un pouvoir discrétionnaire, notamment en matière de nominations, créant ainsi une bipolarisation politique entre les partisans de Diomaye et ceux de Sonko.

Les limites de la dualité

En physique, la mécanique des fluides enseigne que lorsque deux corps de masses différentes partagent un même espace, celui possédant une masse supérieure comprime le second. Appliquée à la relation entre Diomaye et Sonko, cette analogie suggère que le pouvoir n’est pas une entité statique, à l’image de la nature humaine.

Par un flux d’influence ascendant, Ousmane Sonko, grâce à son aura et son contrôle sur le parti, confère une légitimité populaire à Bassirou Diomaye Faye. Inversement, par un flux d’influence descendant, le président Diomaye, à travers ses décrets et décisions d’État, concrétise les aspirations du « Projet » en les inscrivant dans le droit positif sénégalais. Ainsi, si Sonko occupe une trop grande place, son influence déborde sur le territoire institutionnel de Diomaye.

Dès lors, le président pourrait apparaître sous tutelle. Inversement, si Diomaye s’isole excessivement, il risque de perdre la source de légitimité que représente Sonko. Ils évoluent dans un système de dépendance mutuelle, potentiellement autodestructeur. Le pouvoir circule constamment entre le bureau présidentiel et la Primature, ce qui entretient cette « rivalité douce ».

En imitant les désirs de l’autre, ils se transforment en doubles antagonistes. Plus ils se ressemblent, plus leurs divergences s’accentuent, car l’autre devient le miroir de sa propre ambition. Les deux acteurs convoitent les mêmes objectifs : le pouvoir, la présidence, le leadership. Ousmane Sonko aspire à détenir le pouvoir exécutif, tandis que Bassirou Diomaye Faye cherche à conforter sa position de chef d’État.

Ce qui se déroule actuellement au sommet du pouvoir nous rappelle qu’en politique, le « gentlemen’s agreement » n’est qu’un mythe pour les idéalistes. C’est le retour incessant du syndrome du numéro deux : le dauphin présomptif, initialement loyal et compétent, gravit les échelons avant de se retourner contre son leader lorsque celui-ci accapare toute la lumière.

Quant à l’acteur hégémonique, dans sa quête de sécuriser les scrutins futurs, il peut transformer un allié fidèle en adversaire par méfiance. Cette dynamique génère une forme de paranoïa réciproque qui laisse présager une période de turbulences sociales et politiques pour le Sénégal.

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