Au Niger, l’après-29 août : réactions en chaîne et perspectives incertaines
Le décret signé le 17 septembre par le général Abdourahamane Tiani contre cinq Nigériens, dont l’ancien Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou, ne se limite pas à redistribuer les cartes du pouvoir : il déclenche une onde de choc dont les retombées politiques, militaires et sociales continuent de s’élargir. Trois semaines après une tentative de putsch déjouée, la question n’est plus seulement de savoir ce que décide le régime, mais ce que ces décisions provoquent et ce qu’elles annoncent pour la suite.
Trois ans après avoir renversé Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, le général Tiani découvre à son tour ce que signifie être la cible d’un complot militaire. Le 29 août, le palais présidentiel, la base aérienne 101 et la télévision publique ont été visés. Pendant plusieurs heures, au sein même de l’appareil militaire, le rapport de force est resté indécis : des officiers ont hésité à se positionner, tandis que des mutins cherchaient à rallier des camarades.
Pour un homme arrivé au sommet par les armes, le signal est brutal. Le scénario qu’il a lui-même contribué à installer peut désormais se retourner contre lui.
29 Août : la ligne de fracture qui a tout changé
La tentative de putsch n’a pas renversé Tiani. Elle a en revanche profondément transformé l’équation du pouvoir.
Pour reprendre la base aérienne 101, la junte a dû compter sur l’intervention de plusieurs centaines de militaires russes de l’Africa Corps. Depuis les événements, au moins 200 militaires ont été arrêtés, principalement dans les rangs des forces spéciales.
Une chaîne de commandement remodelée en quelques jours
Le 11 septembre, le chef d’état-major des armées, le général Moussa Salaou Barmou, a été limogé. Quelques jours plus tard, quatre ministres ont été remplacés. Officiellement, il est question de réorganisation, de dysfonctionnements à corriger et de sécurisation de la chaîne de commandement. En politique, le calendrier raconte souvent une autre histoire : une fois menacé, le pouvoir se recompose autour de ceux qu’il juge les plus sûrs.
Cinq noms, et l’ombre persistante de Bazoum
Le 17 septembre, nouveau coup de tonnerre. Abdourahamane Tiani signe un décret portant déchéance provisoire de la nationalité nigérienne de cinq personnes, parmi lesquelles Ouhoumoudou Mahamadou, ancien Premier ministre de Mohamed Bazoum.
Le texte invoque plusieurs motifs :
l’intelligence avec des puissances étrangères ;
la diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public ;
la participation présumée à une entreprise de démoralisation de l’armée et de la Nation ;
des atteintes à la sûreté de l’État.
Il faut le souligner : il s’agit d’accusations et de poursuites mentionnées par le décret, et non d’une condamnation judiciaire définitive.
Politiquement, le symbole reste lourd. Ouhoumoudou Mahamadou n’est pas un opposant ordinaire : il appartient à l’ancien appareil d’État et a dirigé le gouvernement du président renversé en 2023. C’est précisément là que le dossier change de dimension.
Vingt-cinq personnes désormais concernées
Avec ce nouveau décret, cinq Nigériens rejoignent la liste des personnes provisoirement privées de leur nationalité dans le cadre du dispositif instauré en 2024. Le total atteint désormais 25 individus.
Trois ans après le coup d’État, Mohamed Bazoum n’exerce plus le pouvoir. Son régime a disparu, ses institutions ont été démantelées. Mais les hommes qui l’ont servi continuent d’apparaître dans les dossiers sécuritaires et judiciaires du nouveau pouvoir.
Des questions qui s’imposent au débat
À quel moment la défense de l’État cesse-t-elle d’être une simple opération de sécurité pour devenir une opération de nettoyage politique ? La question mérite d’être posée, sans présumer de la culpabilité ou de l’innocence des personnes visées.
Depuis le 29 août, la menace ne provient plus uniquement de groupes armés ou d’adversaires extérieurs : elle peut surgir de l’intérieur même de l’appareil militaire. Lorsque la loyauté des soldats devient l’enjeu central, la tentation est forte de rechercher des relais, des complices ou des commanditaires. Le risque, dès lors, est que le soupçon se transforme en méthode de gouvernement.
Des actes isolés qui, mis bout à bout, dessinent une trajectoire
Un militaire remplacé. Un ministre écarté. Des soldats arrêtés. Des anciens responsables du régime Bazoum ciblés. Et désormais des citoyens provisoirement privés de leur nationalité. Pris séparément, chacun de ces actes possède sa justification officielle. Réunis, ils composent l’image d’un pouvoir qui, après avoir été directement menacé, cherche à reprendre le contrôle de tous les cercles susceptibles de représenter une vulnérabilité.
Perspectives : jusqu’où ira la logique du soupçon ?
Comment gouverner durablement lorsqu’un pouvoir issu d’un coup d’État découvre qu’un autre coup d’État peut lui être appliqué ? Tiani connaît désormais cette mécanique de l’intérieur. Il sait qu’un pouvoir militaire peut sembler solidement installé jusqu’au jour où quelques officiers décident de franchir une ligne. Le 29 août l’a démontré : ce qui devait être impossible est devenu possible, ce qui devait être impensable s’est produit autour du palais présidentiel.
De là naît une crainte qui peut rapidement se muer en obsession politique : celle du prochain complot.
Un pouvoir qui s’arroge le droit de trier les loyautés
À force de décider qui est loyal, qui est suspect, qui doit être arrêté, qui doit être écarté et qui peut provisoirement conserver sa nationalité, Tiani donne à ses détracteurs l’impression d’un chef qui se comporte comme s’il détenait seul les clés de la République. Comme si le pays devait se diviser entre ceux qui soutiennent le pouvoir et ceux qui en sont exclus. Comme si avoir servi sous Bazoum constituait une faute politique permanente. Comme si toute voix dissidente devait nécessairement masquer un complot.
Le général Tiani n’est évidemment pas le Niger. Mais la concentration des décisions autour de sa personne nourrit une interrogation de fond : jusqu’où peut aller un régime qui, pour se protéger, finit par voir une menace derrière chaque visage ?
Le paradoxe d’un régime né d’un putsch
Toute l’ironie de cette histoire tient dans cette bascule. Tiani est arrivé au sommet par un coup d’État ; il dirige aujourd’hui un régime qui vient lui-même d’échapper à une tentative de putsch. Entre ces deux dates, le Niger semble pris dans un cycle où chaque crise produit de nouvelles purges, où chaque suspicion appelle une sanction supplémentaire et où chaque contestation renforce la concentration du pouvoir.
Le décret du 17 septembre n’est donc pas seulement une affaire de nationalité. Il constitue un épisode de plus dans une bataille plus vaste : celle d’un pouvoir qui s’efforce d’éliminer toutes les zones d’incertitude autour de lui.
Reste une question, sans doute la plus importante. À force de combattre des complots réels ou supposés, Tiani est-il en train de bâtir un système où toute contestation devient automatiquement un complot ? Si tel était le cas, il ne s’agirait plus seulement de savoir qui veut le renverser, mais de comprendre pourquoi un pouvoir qui se dit solidement installé semble redouter à ce point son propre entourage. Et surtout, jusqu’où cette logique ira-t-elle ? Car lorsqu’un régime finit par considérer ses propres citoyens comme des menaces potentielles, la frontière entre protéger l’État et protéger le pouvoir devient dangereusement mince.
Par Oumou Salifou — Grand reporter