Pêche au Gabon : l’union européenne face au nouveau rapport de force économique
Un partenariat en suspens et des attentes locales pressantes
Le Gabon et l’Union européenne s’apprêtent à écrire une nouvelle page de leur relation halieutique. Après la suspension unilatérale du précédent accord en juin 2025, Libreville a validé le lancement de négociations pour un partenariat de pêche durable et son protocole. Cette reprise du dialogue survient alors que les acteurs économiques gabonais et les observateurs internationaux attendent des retombées tangibles. Les attentes sont claires : transformer une ressource stratégique en levier de développement local.
Le Gabon ne se contente plus de monétiser l’accès à ses eaux. Le pays mise désormais sur un modèle où chaque tonne de poisson pêchée génère des bénéfices concrets pour son économie, ses entreprises et ses citoyens. Une ambition qui place la renégociation sous haute tension, tant les déséquilibres du système précédent sont criants.
Un bilan accablant pour le précédent accord
Le protocole suspendu reposait sur des bases économiques et opérationnelles fragiles. Entre 2022 et 2024, les navires européens n’ont capturé en moyenne que 10 604 tonnes par an, loin des 32 000 tonnes théoriques prévues. Résultat : seulement 54 % des autorisations pour les thoniers senneurs ont été utilisées, et les licences des thoniers canneurs sont restées lettre morte.
Côté financement, l’Union européenne versait 1,6 million d’euros annuellement pour l’accès aux ressources, plus un million dédié au développement du secteur. Pourtant, moins de 23 % de la valeur ajoutée générée par le dispositif a profité au Gabon. Le reste a été capté par d’autres pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, où les prises étaient débarquées, transformées et commercialisées.
Les infrastructures portuaires gabonaises ont été largement sous-exploitées. Le port de Libreville, par exemple, n’a accueilli que 23 % des captures, principalement en raison de coûts ou de conditions commerciales jugées peu attractives. Ce constat pousse Libreville à exiger un rééquilibrage radical pour la prochaine version de l’accord.
Des failles techniques et des opportunités manquées
Le précédent accord prévoyait l’embarquement obligatoire de marins gabonais qualifiés. Or, aucune liste conforme aux critères n’a été transmise aux armateurs européens, rendant inapplicables les compensations prévues en cas de non-respect. De plus, le système de contrôle électronique des captures présentait des lacunes, avec des écarts de données entre les deux parties.
Côté infrastructure, sur les 5 millions d’euros d’appui sectoriel prévus sur cinq ans, seuls 2 millions ont été transférés. Des projets restent inachevés, et les indicateurs de suivi mesuraient davantage les livrables que les impacts réels sur l’économie locale.
La souveraineté halieutique au cœur des négociations
Pour le Gabon, l’enjeu n’est plus de percevoir une compensation financière, mais de créer une véritable chaîne de valeur locale. Les discussions devront aborder plusieurs axes prioritaires :
- Répartition des débarquements : Renforcer l’obligation de transbordement et de transformation des prises dans les ports gabonais, avec des incitations fiscales pour les armateurs.
- Emploi local : Garantir l’embarquement systématique de marins gabonais, avec des formations adaptées pour répondre aux besoins des armateurs.
- Contrôle des captures : Mettre en place un système transparent de déclaration électronique, avec des audits indépendants pour éviter les sous-déclarations.
- Prix d’accès aux ressources : Révision à la hausse de la contribution européenne, indexée sur les volumes réellement capturés et les retombées locales générées.
- Infrastructures portuaires : Accélérer les investissements dans les ports de pêche, avec un partenariat public-privé pour moderniser les chaînes logistiques.
Un partenariat évalué sur des résultats concrets
Les deux parties semblent désormais alignées sur un principe : le futur accord sera jugé non pas sur ses promesses, mais sur ses résultats. Pour le Gabon, il s’agit de récupérer une part équitable de la valeur créée par l’exploitation de ses ressources. Pour l’Union européenne, l’enjeu est de maintenir un accès aux eaux gabonaises tout en soutenant un modèle de pêche durable et inclusif.
Parmi les pistes évoquées, la révision des quotas et des licences inutilisées (comme les six thoniers canneurs jamais exploités) pourrait permettre de renégocier le volume total et les conditions d’accès. Une réduction du nombre d’autorisations pour les senneurs pourrait aussi être envisagée, au profit de navires plus petits et moins gourmands en ressources, permettant ainsi de mieux répartir les bénéfices.
Des réactions contrastées et un horizon incertain
Côté gabonais, les réactions oscillent entre prudence et optimisme. Les acteurs du secteur soulignent que les retombées du précédent accord ont été « en deçà des attentes », mais certains craignent que les nouvelles exigences ne découragent les investissements européens. D’autres, plus optimistes, voient dans cette renégociation une opportunité de positionner le Gabon comme un leader de la pêche durable en Afrique centrale.
À Bruxelles, l’Union européenne se dit prête à discuter, mais insiste sur la nécessité de trouver un équilibre entre les intérêts économiques des deux parties. La flexibilité affichée pourrait inclure des clauses de révision annuelle, permettant d’ajuster le partenariat en fonction des résultats obtenus.
Ce que le Gabon attend des prochaines étapes
Pour concrétiser ses ambitions, Libreville mise sur plusieurs leviers :
- Une stratégie nationale de pêche, alignée sur les Objectifs de développement durable (ODD), avec des mécanismes de traçabilité renforcés.
- Un fonds dédié à la modernisation des ports, financé en partie par les contributions européennes, mais aussi par des partenariats avec le secteur privé.
- Une politique de transparence, avec des rapports publics réguliers sur les volumes pêchés, les débarquements et les emplois créés.
- Une représentation équitable des intérêts gabonais dans les instances de gestion des ressources halieutiques régionales.
La pêche gabonaise face à son avenir
La renégociation de l’accord avec l’Union européenne s’annonce comme un tournant pour le secteur de la pêche au Gabon. Si le pays parvient à imposer ses exigences, il pourrait non seulement récupérer une part juste de la valeur de ses ressources, mais aussi poser les bases d’une industrie halieutique durable, génératrice d’emplois et de richesse.
Pour les Gabonais, l’enjeu dépasse la simple compensation financière. Il s’agit de faire de la pêche un pilier de l’économie nationale, au même titre que le pétrole ou le bois. Les prochains mois seront déterminants : entre les réactions des négociateurs et les ajustements des deux côtés, le Gabon pourrait bien écrire une nouvelle page de son histoire économique.