Mendicité au Mali : les dessous affligeants d’un État en décomposition A la Une Par Oumou Salifou - 15 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture6 min×1 mendicité au Mali : les dessous affligeants d’un État en décomposition Derrière les apparences d’une capitale paisible se cache une réalité brutale. À Bamako, l’échec cuisant de la lutte contre la mendicité révèle une gouvernance malienne au bord de l’implosion. Enfants exploités, familles abandonnées, institutions inertes : les coulisses de ce désastre social et politique sont édifiantes. Des trottoirs transformés en pièges : la mendicité, nouveau visage de l’urbain Les feux tricolores de Bamako sont devenus des zones de non-droit. Chaque jour, des hordes de talibés — souvent arrachés à leur famille par des marabouts sans scrupules — et de mineurs livrés à eux-mêmes s’infiltrent entre les véhicules avec une audace terrifiante. Ce ballet quotidien, qui défie toute logique de sécurité, n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus inquiétant. Malgré les campagnes de sensibilisation et les promesses de retrait des enfants de la rue, les résultats sont catastrophiques. Des opérations ponctuelles de ramassage sont menées, mais sans infrastructures pérennes ni suivi structuré, les mêmes visages réapparaissent quelques heures plus tard, comme si rien n’avait changé. Où sont passés les millions alloués à ces projets ? Les réponses se perdent dans le labyrinthe administratif malien. La gouvernance en question : quand l’État abdique son rôle La mendicité ne plonge pas ses racines dans le hasard. Elle est le symptôme criant d’un État qui a abdiqué ses responsabilités les plus fondamentales. Plusieurs failles structurelles expliquent cette dérive. L’effondrement des filets sociaux : quand l’éducation devient un luxe Le système éducatif malien, déjà fragilisé par des décennies de sous-financement, s’est effondré sous le poids de la crise. L’absence de scolarisation gratuite et de qualité pour tous pousse les familles les plus pauvres à abandonner leurs enfants à leur sort. Un enfant scolarisé est un enfant dont les parents espèrent encore un avenir ; un enfant dans la rue est un enfant que l’État a déjà abandonné. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des milliers de jeunes non scolarisés errent chaque jour, sans horizon, sans protection, sans autre choix que la mendicité ou pire. Les médersas, zone grise d’une exploitation sans contrôle Les écoles coraniques, souvent présentées comme des bastions de la tradition, sont devenues des machines à exploiter. Sous couvert de religion, des centaines d’enfants sont réduits en esclavage moderne : privés de nourriture, battus, et envoyés mendier pour remplir les poches de leurs maîtres. Pourtant, la loi malienne interdit formellement cette pratique. Mais où sont les gendarmes ? Où sont les condamnations ? L’impunité règne, protégée par des tabous socioreligieux que personne n’ose défier sérieusement. Ce système, aussi lucratif qu’il soit pour certains, se nourrit de la misère et de l’ignorance, tout en sapant les fondations mêmes d’une société équitable. L’argent public dilapidé : une stratégie de l’échec Alors que les caisses de l’État se vident dans un déficit budgétaire chronique, les dépenses sécuritaires et le maintien de l’appareil administratif absorbent l’essentiel des ressources. Les fonds alloués à la protection sociale, à l’éducation ou à la lutte contre la pauvreté ? Des miettes. Déjà maigres, elles sont souvent détournées, mal gérées, ou tout simplement gaspillées dans des bureaucraties inefficaces. Les programmes de réinsertion censés sauver ces enfants de la rue ? Ils n’existent souvent que sur le papier. Les bénéficiaires réels en voient rarement la couleur. Entre corruption, lenteurs administratives et manque de transparence, l’aide humanitaire devient un leurre pour les plus vulnérables. Une bombe sociale prête à exploser Ce désastre n’est pas qu’une question d’image ou de propreté urbaine. C’est une menace existentielle pour le Mali. Des dizaines de milliers d’enfants, privés d’éducation, de stabilité, et de perspectives, errent dans les rues. Des proies faciles pour les recruteurs de groupes armés ou les réseaux criminels qui prospèrent dans l’ombre. Une jeunesse abandonnée est une jeunesse en colère — et une jeunesse en colère est une bombe à retardement. Le gouvernement malien semble paralysé, incapable de prendre les mesures fortes qui s’imposent. Les discours sont abondants, les annonces pleuvent, mais les actes restent désespérément absents. Le contrat social entre l’État et ses citoyens se délite jour après jour, sous le regard indifférent d’une classe politique trop occupée à sauvegarder ses propres intérêts. Sans une refonte radicale des politiques sociales, sans une volonté politique réelle de briser les tabous et de sanctionner les coupables, le Mali s’enfoncera chaque jour un peu plus dans ce chaos. La mendicité n’est que la partie visible d’un naufrage bien plus large — celui d’un pays qui a oublié le sens de son devoir envers ses enfants. Par Oumou Salifou — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)A la UneTous les articles