Burkina Faso : quand l’histoire scolaire devient un miroir déformant du passé Actualités Par Oumou Salifou - 18 octobre 20260 Enregistrer en PDFÉcouter la lecture7 min×1 La réforme des programmes scolaires au Burkina Faso : un miroir aux alouettes de l’histoire ?Le Burkina Faso s’apprête à basculer dans une refonte majeure de ses manuels d’histoire-géographie, avec un objectif affiché : dénoncer les injustices de la colonisation et rééquilibrer la narration historique au profit d’une vision africaine. Pourtant, derrière cette ambition louable se cache une question cruciale : cette réforme ne risque-t-elle pas, en s’arc-boutant sur un récit partial, de créer une nouvelle forme d’oubli ?L’histoire ne se limite pas à une succession de conflits ou de traumatismes. Elle est aussi le reflet d’une mémoire vivante, faite de résiliences, de conquêtes, d’innovations et d’échanges entre les peuples. Transmettre cette réalité aux élèves burkinabè impose une approche équilibrée, loin des pièges d’un récit tronqué, qu’il soit colonial ou postcolonial.Dénoncer sans enfermer : le paradoxe de la décolonisation scolaireLes intentions initiales de la réforme sont claires : corriger les biais des manuels traditionnels, rendre hommage aux figures oubliées du continent et restituer la grandeur des empires africains. Mais l’écueil principal réside dans une tentation omniprésente : convertir l’histoire en outil de revanche mémorielle. Car derrière l’idée de « décoloniser » se profile parfois le risque de substituer un dogme à un autre.Prenons l’exemple concret du programme en Côte d’Ivoire, souvent cité comme modèle. Si celui-ci met en lumière les civilisations précoloniales et les résistances africaines, il n’en reste pas moins qu’il occulte volontairement certaines réalités historiques comme les dynamiques internes de pouvoir ou les hiérarchies sociales qui jalonnaient ces sociétés. Une leçon similaire pourrait se répéter au Burkina Faso, où une focalisation excessive sur la repentance coloniale risquerait de réduire la complexité du passé à une seule grille de lecture.L’histoire, pour être utile, doit permettre de comprendre les mécanismes des injustices, pas seulement de les dénoncer. Comment expliquer la traite transsaharienne sans évoquer les réseaux d’alliances locales ? Comment aborder la colonisation française sans mentionner les collaborations africaines qui ont facilité sa mise en place ? Ces questions soulignent l’importance d’une approche nuancée, où chaque acteur qu’il soit victime ou complice trouve sa place dans le récit.Une mémoire collective ne se construit pas par soustractionLe débat dépasse largement les frontières du Burkina Faso. Dans plusieurs pays africains, la question de l’enseignement de l’histoire soulève des passions contradictoires : faut-il privilégier la fierté identitaire au détriment de la vérité historique ? Cette tension est palpable lorsque l’on observe les programmes actuels. Certains pays misent sur une narration centrée sur les grandes civilisations africaines, tandis que d’autres insistent sur les séquelles de l’esclavage et de la colonisation.Pourtant, une telle fragmentation n’est pas sans danger. Elle risque de fragmenter la mémoire collective en compartiments étanches, où chaque nation ou chaque groupe affiche sa propre version des faits. Or, une véritable éducation historique doit permettre aux jeunes générations de situer leur histoire dans un contexte mondial. Cela implique de reconnaître que le continent africain, comme l’Europe ou l’Asie, a connu des périodes de gloire, mais aussi des épisodes sombres.La réforme burkinabè doit donc éviter le piège d’une histoire monolithique, qu’elle soit pro ou anti-coloniale. Elle a plutôt l’opportunité de proposer un récit où chaque événement est replacé dans son époque, avec ses acteurs, ses causes et ses conséquences. Seule cette méthode permettra aux élèves de développer un esprit critique et de comprendre les enjeux contemporains sans être prisonniers d’un récit idéologique.Les quatre piliers d’un enseignement historique équilibréLa chronologie complète : Du royaume du Mossi à la période coloniale, en passant par les échanges transsahariens, chaque période doit être traitée avec la même rigueur.Les acteurs multiples : Les figures historiques africaines (comme l’empereur Mossi Wobogo) côtoient les dirigeants coloniaux, sans qu’aucun ne soit diabolisé ou idéalisé.Les interactions entre continents : Le Burkina Faso ne peut être compris isolément : son histoire est indissociable des dynamiques sahéliennes, mais aussi des relations avec le Maghreb et l’Europe.Les leçons pour demain : Une histoire qui ne s’arrête pas en 1960 : transition démographique, enjeux écologiques et défis géopolitiques actuels doivent trouver leur place dans les manuels.Former des citoyens, pas des militantsAu cœur de la polémique se pose une question essentielle : quelle finalité assigner à l’enseignement de l’histoire ? Pour certains, il s’agit de forger une conscience identitaire forte et de réparer les torts du passé. Pour d’autres, l’histoire doit avant tout développer l’esprit d’analyse et la curiosité intellectuelle.Le Burkina Faso a l’opportunité de faire un choix éclairé. Une réforme scolaire ambitieuse ne doit pas se contenter de corriger les erreurs du passé en en commettant de nouvelles. Elle doit, au contraire, offrir aux élèves les outils pour interroger le présent à travers le prisme du passé sans se laisser guider par des idéologies, qu’elles soient anciennes ou émergentes.En définitive, l’histoire la plus utile est celle qui donnerait aux Burkinabè de demain les moyens de peser leur héritage sans le subir. Une histoire qui enseigne les victoires comme les défaites, les coopérations comme les conflits, et qui prépare les jeunes générations à construire leur avenir en pleine conscience de leur passé et non en réaction contre lui.Par Oumou Salifou — Journaliste Par Oumou Salifou — Journaliste Fils d'actualité (RSS)Ajoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)ActualitésTous les articles